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Les gens bons de Paris (sont imbouffables)

Christian HIVERT
Les gens bons de Paris (sont imbouffables)

…C'est ainsi que s'accomplit l'enrôlement de la moyenne bourgeoisie et de la bourgeoisie culturelle prolétarisée, dans l'occupation intégrale de l'espace urbain, dans son gardiennage bénévole et dans la chasse au plus pauvre. Les populations précaires, marginalisées, qui trouvaient auparavant dans les interstices de la ville, ses terrains vagues, ses friches, ses maisons abandonnées, un refuge, sont réduites au trottoir avant de se résoudre à l'exil. L'urbanisation intensive, qui se fonde sur une conception de la ville non plus comme un espace commun à habiter mais comme une source d'investissement et de profits pour les bureaux d'études, les promoteurs et les possédants, fait disparaître peu à peu les espaces vacants. Mais les communes incitent aussi les habitants à gérer par eux-mêmes les dernières parcelles en attente d'être bétonnées puis livrées aux propriétaires. Et pour les sans logis, on encouragera une association d'architectes inventifs qui sauront imaginer la cabane parfaite pour le réfugié, le Rom, le SDF, sans toutefois leur céder le foncier sur lequel installer ces roulottes écoresponsables et qu'elles servent…

 

…Dès lors, on comprend pourquoi l'on trouve si peu d'associations, voire aucune, se proposant d'aider les familles Roms que la municipalité veut chasser du territoire, et leur préférence pour des actions ciblées sur des publics moins enracinés localement, les mineurs étrangers isolés par exemple. On comprend aussi la multiplication d'associations vitrines auxquelles n'est demandée aucune activité réelle, sinon la rédaction d'un argumentaire utilisant les éléments de langage dans l'air du temps, bien suffisant pour qu'on leur confie la clé et la surveillance d'un hangar désaffecté qui ne pourra plus être squatté. Et si les bénévoles effectuent gratuitement le travail social et l'animation du quartier, c'est encore mieux…

 

…Qui ne cède pas aux sirènes de la récupération et de la mise sous tutelle des actions politiques, sociales ou culturelles entreprises, se voit aussitôt traité en criminel. La bourse ou la vie est une alternative trop rude pour une dictature douce. La subvention ou la prison?…

  (Juliette Keating : Ce que l’on nous fait faire @ blogs médiapart , 24 Aout 2017)

 

Vuedenbas en réponse au billet de Juliette Keating le 25/08/2017 08:42 :

C'est le principe pour avoir des associations dociles. Et si on regarde comment tournent les municipalités, on tombe un peu sur la même classe sociale pour faire les choix des attributions de budgets, c'est presque une classe sociale qui travaille pour elle seule en accaparant les moyens de tous.

Ce n’est pas seulement dans le financement des associations, mais aussi dans les investissements que font les municipalités que c'est très visible. Des millions pour refaire le goudron dans un beau quartier qui veut encore plus de calme ... ou réaménager des zones sinistrés où la pauvreté s'accumule ?

Ce que je vois, c'est que les beaux quartiers ont des routes neuves avec des revêtements pour abaisser le niveau de bruit, des dos d'ânes tout neufs et la limitation à 30km/h pour la sécurité de leurs enfants, des trottoirs eux aussi tout neufs, des bancs et de belles jardinières pour se promener dans un cadre agréable.

Ailleurs, et bien ils attendent leur tour.

 

Ma rencontre avec les gens bons de Paris, dans le quartier de la place de la Réunion en pleine rénovation de 1986 à 1991, il y a trente ans, ce quartier où j’avais passé le plus clair de ma vie de nomade urbain, avant le dégoût, avant la fuite vers les montagnes d’Ardèche :

 

Les gens bons se reconnaissent assez facilement à leur caractère doux et paisible, ils appartiennent aux catégories sociales nommées les classes moyennes, ils doivent donc comme chacun gagner leur vie par un travail cependant suffisamment valorisant pour se sentir quelqu’un. Ils ne sont pas tous égaux, mais ils ont tous bon cœur et bonne volonté, certains sont mieux représentés dans l’échelle des valeurs sociales, comme médecins, architectes, avocats, ou journalistes, ingénieurs, professeurs, chercheurs, artisans, ils se lèvent tôt et en sont fiers. D’autres, bien que légèrement en dessous des précédents, sont encore dans de bonnes positions, à l’abri de tout besoin, mais pouvant se plaindre, ce sont les infirmières, assistantes sociales, éducateurs, éducatrices spécialisées, instituteurs, postiers, facteurs, petits patrons de bistrot, fonctionnaires. Ils appartiennent tous à la même grande confrérie des gens bons, aspirant à l’amélioration de l’espèce humaine, fiers de la position obtenue par leur travail, si ce n’est par leur mérite, conscient de leur bonté, prêts à trouver des solutions aux plus incongrus des problèmes. Car bien qu’ayant pour eux-mêmes un cadre de vie relativement agréable, sain et paisible, ils ne peuvent s’empêcher de se sentir concernés par la pauvreté et le dénuement de beaucoup de travailleurs pauvres cohabitants de leur quartier, si l’on pouvait faire plus propre.

 

C’est leur histoire, bien plus que la mienne que je me devais de ressusciter des limbes de mon inconfort moral, pour pouvoir m’en extraire enfin sans culpabilité, et retrouver la valeur du rôle que nous avions eu, rendre à ces gens bons la responsabilité de l’organisation de tout échec. C’est pour moi toujours une très noble histoire collective, une épopée contemporaine que peu avaient choisi de vivre, en un temps historique plus porté par des relents de légitimation impériale, de sacralisation bancaire, de dévalorisation de toute entraide, le cynisme rampant des affairistes triomphants. Il faut d’abord reprendre le cadre chronologique des différents événements de ces années-là autour de la cruciale question du logement des plus démunis dans Paris, capitale d’un des plus riches pays du monde, associé à toutes les décisions planétaires, créateur de pauvretés mondiales. L’histoire débuta par les incendies criminels de sinistre mémoire détruisant certains immeubles vétustes et hôtels meublés de travailleurs pauvres dans tous les arrondissements de l’Est Parisien, dévolus historiquement aux travailleurs noyés dans les fumées d’usines, soufflées par les vents dominants.

 

À l’automne 1986, en trois mois de temps, six ou sept immeubles brûlèrent dans des conditions non élucidées à ce jour, il y eut un affreux bilan de vingt-six morts dont six enfants en bas âge, et bien peu d’indignation, pas de banderoles pour les incendiés, de juteux profits. Libération, déjà aux mains de l’ultralibéralisme, ne put omettre de se fendre d’un titre explicite, Paris brûle-t-il, les coïncidences chiffonnées sentaient trop le pétrole inflammable pour pouvoir être écartées au nom d’un réalisme pragmatique de bon aloi, il fallut rendre compte. D’autres traces et faisceaux concomitants d’indices et de faits de nature à entraîner l’intime conviction de chacun dans le secret et l’honnêteté de sa conscience existaient en nombre, personne ne fut inquiété ni même inculpé, la pauvreté est auto génératrice de désastres. Il en faut beaucoup moins pour enfermer un pauvre sans statut social bien établi, mais le feu, c’est sain, c’est propre, les propriétaires n’étaient pas tenus de reloger, les assurances n’étaient pas tenues d’indemniser, après reconstruction, le quartier serait de nouveau salubre. Une chose était certaine, ces immeubles habités par des pauvres gênaient l'exécution de projets de construction aux profits inévitables, et pour les sociétés promotrices de ces grands travaux, la destruction par le feu économisait le coût d’un rachat, d’une expulsion, d’un relogement.

 

Pour le relogement des rescapés de ce petit holocauste sans guerre, chacun se renvoyait la balle et les responsabilités, les sinistrés, comme les gens bons devaient les surnommer, étaient désormais à la merci du froid et de l’entassement dans les taudis des voisins solidaires.

 

La préfecture ne relogerait personne, les occupants des immeubles vétustes payaient en liquide sans quittance de loyer, et les locataires des hôtels meublés étaient de passage, quand bien même ils y étaient depuis dix ans, forte du respect du droit, elle renvoyait aux services municipaux. Les services municipaux renvoyaient aux assistantes sociales débordées de dossiers en souffrance tous plus impérieux les uns que les autres et sans solutions institutionnelles, hormis les morts, les sinistrés pouvaient passer l’hiver dans la rue et attendre leur relogement. De rares familles possédant une quittance furent relogées en hôtel sur les fonds d’urgence du bureau d’aide sociale à raison de cent euros par jour, bien qu’ayant des revenus suffisants pour s’acquitter du loyer d’un logement social, ils n’étaient pas assez prioritaires. Car tous étaient des travailleurs réguliers, la plupart salariés des services de voirie de la ville ou des services de nettoyage des transports parisiens et devaient habiter Paris pour se rendre à leur travail à l’aube, bien avant le départ du premier métro, cela même n’était pas suffisant.

 

À l’approche des grands froids, aucun relogement stable et garanti n’avait été débloqué, les gens bons pourtant s’étaient émus, réunis, assemblés, avaient débattu, interpellé, manifesté, rien n’y fit, les enfants scolarisés dormiraient chez leurs camarades d’école. La précarité ne pouvait durer indéfiniment, un des responsables auto proclamé du squat associatif, culturel et artistique, expulsé de la rue des Pyrénées deux ans auparavant, était toujours présent dans ce dernier petit village pauvre et populaire de Paris, il cherchait un rôle. Il fit appel à moi, en raison de mon efficacité reconnue dans la pratique de l’ouverture de squat et de mes multiples liens avec des autonomes : il me fit venir à une réunion très secrète, au premier étage d’un bistrot associatif, La mouette rieuse, place de la Réunion, au cœur de ce quartier alors populaire et pauvre. Sur le chemin pour m’y rendre je frissonnais d’excitation, quelque chose allait se passer, les gens bons avaient adopté la mine soucieuse, faite seyante, des conspirateurs et chuchotaient pour ne pas se faire entendre, leur heure était grave, cela m’amusait au plus haut point…

 

Les gens bons ont un rapport assez particulier avec la loi, ils la respectent parce qu’ils sont bons, mais ils tremblent d’envie de l’enfreindre lorsqu’elle les contraint, en secret ils sont admiratifs pour les voyous osant la transgresser, surtout quand ils deviennent riches ou un peu connus, mais ne dîneraient pas avec eux. Heureusement, ils ont toujours les moyens d’échapper à cette tentation, n’ayant ni faim, ni froid, jouissant d’une qualité de vie paisible et d’un capital de considération dû à leurs mérites, sans conteste, ils pouvaient frissonner devant l’aventure, ce n’était pas la leur. Mais là, ils tremblaient physiquement, pourtant le lieu était chauffé, on me présenta comme quelqu’un de responsable et d’efficace, compliments plaisants à entendre si ce n’était leur incongruité de la part d’individus habitués à me fuir ou me rendre invisible à leur monde.

 

J’avais la nette impression d’être le plombier appelé en urgence pour déboucher les toilettes débordantes, je passai outre, il s’agissait de permettre à des travailleurs à la rue de passer l’hiver au chaud avec leurs femmes et leurs enfants, l’urgence réclamait mon efficacité et ma relative bonhomie face à des figures que j’eusse plus volontiers claquées. Face à l’assistante sociale du secteur, l’institutrice de l’école voisine, le responsable du bistrot associatif, le militant culturel, le responsable du MRAP local, le curé de la Paroisse se lança en marmonnant, il faut ouvrir un squat, comme s’il eut dit, ils ne savent ce qu’ils font. Je pris la précaution alors de demander où étaient les personnes concernées et quel était leur avis sur la question, car premier gros doute, ils n’étaient pas invités, et je rappelai un principe élémentaire, seules les personnes concernées par l’occupation pouvaient en prendre la responsabilité, et respecter les règles nécessaires de prudence. On me promit alors que tous les occupants seraient parfaitement conscients des risques, et qu’ils étaient tous d’accord, il fallait seulement ouvrir le maximum de logements d’un coup, un immeuble entier laissé à l’abandon depuis trois ans avait déjà été repéré dans le quartier.

 

Tout le temps des préparatifs, je ne revis plus jamais ces adorables gens bons, pour le jour J, je rameutai tous les collectifs autonomes connus, les antifascistes et les réfractaires à l’armée dont je faisais partie, le militant culturel faisait de même avec ses maigres contacts. Dans la nuit précédant l’ouverture, le camion de livraison d’un bon complice noctambule et nyctalope fut garé sous une fenêtre de l’immeuble convoité, du toit du camion il suffit d’un coup de rein et un rétablissement sur le rebord de la fenêtre ouverte d’un vieil appartement, puis du travail de nuit. Au petit matin, tous les appartements sont ouverts et les serrures sont changées, l’électricité est vétuste, mais elle fonctionne, une demande collective sera faite, la plomberie sera examinée en plein jour, les futurs occupants arrivent par grappes, l’installation commence, c’est la joie. L’occupation du 67, rue des Vignoles deviendra le cœur de la lutte sur le logement des années 80, tout ce que Paris compte comme militant autonome ou révolutionnaire passe aux nouvelles, le charivari des origines tarde à se calmer, les jeunes sans travail se mêlent aux travailleurs.

 

Les associations des gens bons ne tardent pas à faire savoir qu’elles ne contrôlent en rien l’opération, et que des irresponsables instrumentalisent dans un sens de radicalisation politique la misère des familles, ils ne sont plus sinistrés, on leur ouvre des dossiers, les organise. Les gens bons voulaient bien que des pauvres squattent, mais sans bruit, sans banderoles, sans revendications, la vue de la misère est moins dure à supporter lorsqu’elle se cache honteuse dans des taudis de plus en plus loin de leur quartier, dont on souhaite la rénovation. Les gens bons pensaient que les pauvres avaient besoin de porte-parole, qu’il fallait organiser des tours de nettoyage des escaliers, organiser des collectes de vêtements usagés, gérer les dossiers des familles, faire l’appel par ordre alphabétique, fournir des couvertures. Les gens bons n’aimaient pas les assemblées générales, ils préféraient même qu’il n’y ait pas de réunion du tout avant une prise de décision, ils auraient voulu qu’il n’y ait qu’un seul chef, toujours le même, et que tout le monde se tienne tranquille, ne pas changer le monde.

 

C’est à partir de la création du Comité des Mal Logés que la fumée des rumeurs prend feu, les gens bons ne veulent pas que des enfants et leurs parents dorment à la rue, mais ils ne veulent pas que l’on prenne trop l’habitude de se servir soi- même de ce dont on a besoin. L’assistante sociale de secteur s’en prenait hystérique à tous pour entasser tous les recalés de ses dossiers d’urgence dormant cruellement sans solution, Madame il n’y a plus de place dans cet immeuble si on ne veut pas entasser les habitants comme dans un taudis de marchands de sommeil, si on veut rester décent, la seule solution pour loger tous ceux pour qui c’est urgent est d’ouvrir un nouvel immeuble. Les gens bons alors, par le relais de leurs partis politiques d’appartenance, n’avaient de cesse de stigmatiser l’activité de tous les fondateurs du Comité des Mal-Logés, activistes et squatters professionnels manipulant les pauvres familles, instrumentalisant leur misère. Il eut fallu savoir répondre à l’urgence des conditions immondes de logement de certains sans pour autant revendiquer, sans faire de critique d’un système politique se satisfaisant de la situation sordide, savoir être pauvre sans en vouloir aux riches, en ayant l’air moins pauvres.

 

Des travailleurs avec des métiers réguliers sont privés de logements décents, donc des droits essentiels de toute famille à vivre en harmonie et dans le confort le plus récent, ils sont rejoints par de jeunes chômeurs, c’est une manipulation s’ils occupent ensemble le même immeuble. Certains gens bons ont des relais dans des associations très en vue des pouvoirs politiques nationaux ou locaux, le programme de ces grands responsables de l’état des choses propose des solutions, refusées par ces travailleurs manipulés, mais comprenez, on ne peut plus construire de logements sociaux. La presse lue par les gens bons fourmillait de projets pour les mal-logés en tout genre, les jeunes travailleurs iraient dans les anciens foyers désaffectés des travailleurs immigrés, rénovés, et les travailleurs immigrés iraient errer… tout cela était si parfait sur le papier. Les associations caritatives que les gens bons soutenaient réhabiliteraient des immeubles vacants et les géreraient, logeant ainsi des pauvres recalés du système du logement social, le temps nécessaire aux projets de promotion immobilière pour aboutir, ensuite ils iraient… le bail devra être glissant : vers la sortie ou l’incendie. L’état mettrait à disposition des terrains lui appartenant à la périphérie des grandes villes, hors zone de promotion immobilière, pour y installer des villages de baraques préfabriquées et gardiennées par des maitres-chiens, y logeront tous les rescapés d’ailleurs, tous en attente de partout, les refusés aux droits fondamentaux.

 

Tout cela était parfaitement bien prévu, bien avant que le moindre comité des mal- logés ne fasse son apparition, bien avant que tant de logements sociaux vacants ne soient soumis à la populaire réquisition des mal-logés après approbation de leur assemblée générale, quel affront. Les gens bons ne voulurent jamais de ce comité osant prendre ses décisions en assemblée générale où chaque voix comptait et pouvait s’exprimer, ils tentèrent d’en prendre la direction et d’empêcher les occupations d’HLM, il y en eut cent et plus, et il n’y eut jamais ni responsable ni porte-parole. La rumeur s’enfla de colère et de sous-entendus nauséabonds, Arthur et ses compagnons n’avaient rien d’autre à faire que d’être toujours présents pour organiser une nouvelle occupation, dans le dessin inavoué de faire déraper l’histoire sur un terrain politique, bien sûr. Les gens bons ne voulaient pas que ces pauvres obtiennent les mêmes droits sociaux dont eux-mêmes seraient bientôt déshérités, ils ne voulaient pas croire aux intentions maléfiques des gestionnaires de l’immobilier, producteurs de misère sociale étendue, c’était il y a trente ans, c’est devenu pire.

 

Alors, ne pouvant prendre le contrôle d’un comité de lutte efficace sur la question du logement social, les gens bons se sont choisi un chef, un seul référent, et ils l’ont tous aidé à créer une association concurrente, de gestion des dossiers des familles, sans réunion ni assemblée générale. Le terrain était prêt pour la grande offensive médiatique et policière, deux immeubles expulsés le même jour et cinquante familles à la rue, cinq mois de lutte sur le sable de la place de la Réunion, de quoi laisser le temps au chef choisi des gens bons de reprendre toutes les rênes en main, en respectant l’ordre alphabétique. Terminées les longues prises de paroles, le programme de relogement des plus démunis va pouvoir démarrer sans opposition notable, les constructions de logement sociaux sévèrement ralenties, les augmentations de loyers faramineuses, les taudis infects vite repeints et gérés. Les associations de gens bons administrent des entassements hétéroclites de pauvres dans des immeubles délabrés : lorsque ces immeubles brûlent, faisant encore des morts trop nombreux comme Boulevard Vincent Auriol — taudis recasant dans des conditions d’insalubrité monstrueuse les familles en lutte sous les injonctions autoritaires de la nouvelle association validant cette solution immonde comme une victoire — personne ne se sent responsable, les irresponsables du comité refusaient ces taudis, les squats étaient autogérés et sans risque.

 

Je m’étais peu à peu écarté de tout et rapproché de ma compagne, le Comité des Mal-Logés s’était auto dissous, l’objectif des gens bons était atteint, les mal- logés ne prendraient plus eux-mêmes les décisions les concernant, on pourrait les soutenir de nouveau dans leurs démarches administratives et l’organisation de leurs campements de misère. Et puis les classes moyennes, tous des gens bons — vraiment bons ? — avaient racheté les taudis expulsés du quartier Vignoles-Haies, ils allaient enfin pouvoir posément valoriser leurs opérations et se réinventer une vie de quartier, en toute sécurité pour leurs enfants, la convivialité sociale dans la mixité.

 

Trente ans plus tard, il manque toujours quelques logements sociaux pour abriter les enfants des gens bons, on vit alors des centaines de tentes de camping fleurir le long des berges des canaux parisiens, c’était très coloré, les responsables des gens bons s’en occupaient. Aux dernières nouvelles les décisions des mal-logés sont à nouveau prises en assemblées générales par les intéressés et des squats égalitaires et solidaires s’ouvrent de nouveau…  le porte-parole choisi par les gens bons s’est perdu en chemin. La lucarne étincelante me donne des nouvelles, avant chaque élection importante les banderoles s’agitent sans conviction, et chaque hiver ils sont de plus en plus à dormir à la rue, le porte- parole est terriblement efficace.

 

Christian Hivert         Chine 1994 — Le Libones 02-10-17