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Lettre d’un prof de littérature à son étudiant

Olivier Gamelin
Lettre d’un prof de littérature à son étudiant

Cher étudiant,

Malheureusement, la session achève. Depuis quinze semaines, nous arpentons ensemble les méandres de la littérature. Demain, déjà, tu tourneras la dernière page. Malheureusement, car pour la majorité de tes collègues, ces pages auront été les seules pages littéraires lues durant leur parcours scolaire. Pour d’autres, la littérature ne fera jamais plus partie de leur vie. Jamais. Pour la plupart, j’en ai peur. Pour toi, peut-être…

Demain, on te remettra un diplôme. Le tien. Tu l’auras mérité. Un papier comme la promesse laminée d’un avenir meilleur. Tu deviendras technicien en imagerie médicale, en éducation spécialisée, en santé animale, en loisir ou autre. Tu arpenteras le chemin de la vie professionnelle ou universitaire, persuadé d’en posséder les outils. Mais il faut que tu saches que sur ce chemin, désormais, les oeuvres littéraires seront rares comme des merles blancs. Voire inexistantes. Pourtant…

Au cours des quinze dernières semaines, tu as suivi l’ultime cours de littérature au collégial. Soixante heures imposées. Inéluctables. J’ai tenté de te montrer, au pis, comment dompter la bête, fouetter l’épreuve uniforme de français nécessaire à ta réussite. Obligatoire à ta diplomation.

Je me suis surtout employé à te convaincre, au mieux, que la littérature ne doit pas s’arrêter là, c’est-à-dire aux portes de ta formation scolaire. Là, au seuil de ta vie professionnelle. Là, à l’orée de ton adulterie. Au contraire, c’est maintenant, plus que jamais, que la littérature doit occuper une place privilégiée dans ton existence.

Au menu des quinze dernières semaines : des lectures prescrites, le plan de cours, des syllabus, les compétences à atteindre, inhérentes au devis ministériel. Sous tous ces chambranles, tu as dénoncé, toi aussi, le racisme révélé par Natasha Kanapé Fontaine. Tu as choisi, toi aussi, tu t’es engagé à la suite de La femme qui fuit de Barbeau-Lavalette. Tu as applaudi, toi aussi, je me souviens, le mariage métissé de Jean Désy. Ta nordicité de décembre. Ton autochtonie ignorée jusqu’alors.

Miroir

J’ai tenté, cher étudiant, de te convaincre, oui, que la littérature est le miroir de ce que tu es. Qu’elle éclaire, oui, tes zones d’ombre, qu’elle embrase, oui, tes joies de dentellière. Que la littérature est la voie ultime pour t’atteindre toi-même, toi en toi, mais également toi en l’Autre et la voix de l’Autre en toi. Que la littérature délimite les frontières ou fait exploser les ponts. Ai-je réussi mon pari ? Je ne sais pas… Pourtant…

Pourtant, mon échec serait une catastrophe. Un naufrage collectif. Si, demain, la littérature ne se range plus dans la bibliothèque de ta vie, comment comprendras-tu qui tu es ? Qui je suis ? Ce que nos grands-parents ont été ? Ce que vit l’Autre à l’autre bout de sa réserve ou de l’Afrique, ce qui nous anime tous et toutes, ici et maintenant ? Par quelle lunette observeras-tu l’humanité qui se déploie au-delà de ton diplôme ? Quelle fenêtre ouvriras-tu pour aérer ta claustration professionnelle ? Qui apaisera ton quotidien anxiogène ?

Une catastrophe, te dis-je, car sans la littérature, la poésie, sans cette part de ton identité qui s’enracine plus profondément que la plante de tes pieds, sans cette part existentielle de toi-même, tu ne trouveras plus de territoire où t’épanouir. Exister. Découvrir. T’exprimer. Te rebeller. Construire. Autant de verbes synonymes du nom « curiosité ».

Quinze petites semaines… Est-ce suffisant ? Je l’espère… mais j’en doute. J’ai confiance en toi, mais je doute. Je t’aime, mon cher, voilà pourquoi je doute. Je doute, car je crains que la vie t’emporte dans son torrent et qu’elle ne te laisse qu’un vague souvenir littéraire. Un prof théâtral, une classe interactive, un roman survolé en vitesse à quatre heures du matin.

Je doute aussi, mon cher, de moi-même. De mon pouvoir d’influence. De persuasion. Je doute d’avoir réussi cette grande chose, cette chose vitale que toi seul peux réaliser : ouvrir un livre que personne ne t’aura imposé.

Littéraires salutations.

Post-scriptum: 
Photo : Jacques Grenier Le Devoir «Je doute d’avoir réussi cette grande chose, cette chose vitale que toi seul peux réaliser: ouvrir un livre que personne ne t’aura imposé», écrit l'auteur