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LIVRE NUMÉRO 100

Incendies, de Wajdi Mouawad
LIVRE NUMÉRO 100

Dédicace:

À Stephen Harper,
Premier ministre du Canada,
une voix qui s’élève contre l’effacement,
d’un écrivain canadien,
avec ses meilleurs vœux,
Yann Martel.

Cher Monsieur Harper,

Cette lettre est la dernière que je vais vous adresser, je pense bien. J’avais dit à de nombreuses reprises que j’allais maintenir notre singulier club du livre aussi longtemps que vous demeureriez au pouvoir. Mais choisir un livre pour vous; le lire ou le relire; y réfléchir; écrire la lettre qui doit l’accompagner; faire traduire la lettre par mes parents et discuter cette version avec eux; numériser la couverture du livre; télécharger les lettres en anglais et en français sur leur site Internet respectif; et finalement poster le livre et la lettre pour qu’ils vous arrivent au moment voulu, soit à tous les deux lundis—tout cela exige du temps et des efforts et alors que ç’a été un grand plaisir pour moi (je n’en sais trop rien quant à vous), cela fait près de quatre ans que je m’y applique et je veux passer à autre chose. J’ai le bonheur de vivre entouré de deux grossesses ces temps-ci: la première est celle de ma compagne, Alice, qui porte notre second enfant, une fille qui doit naître fin mai, et la deuxième est la mienne, un nouveau roman en gestation dans ma tête. Je me fais construire un petit studio d’écriture dans le jardin de la maison pour jouir d’une espace où je prendrai soin de mon roman tout près de là où Alice et moi prendrons soin de notre nouveau bébé. Je suis très excité au sujet du nouveau roman. Il s’intitulera Les hautes montagnes du Portugal et il scintille dans mon esprit comme un sommet neigeux au soleil. J’ai déjà de nombreuses notes d’écrites, j’ai rassemblé beaucoup de matériel de recherche que je vais lire, et dans ma tête l’histoire déborde de promesse. J’ai tellement hâte de m’y mettre. Je suis évidemment tout aussi enthousiaste quant à la nouvelle venue dans notre famille. Les deux bébés vont représenter beaucoup de travail, et dans quelle joie ce sera. 

Il se trouve que cette lettre est la centième que je vous écris. Cent. Un, zéro, zéro. La même chose que 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1. C’est un bien grand nombre de lettres et de livres. Et maintenant que j’y pense, c’est le même nombre de chapitres qu’il y a dans mon roman L’histoire de Pi. Cent est un beau chiffre rond et un bon nombre pour terminer. (Le nombre de fois où vous m’avez répondu personnellement forme aussi, par ailleurs, un beau chiffre rond: 0. C’est-à-dire zéro, rien, néant, que dalle.)

Il est vrai aussi que que je suis las de me servir des livres comme de missiles ou de grenades politiques. Les livres sont trop précieux, trop merveilleux pour qu’on les utilise d’une telle façon.

Alors quel sera le livre des adieux? La question me préoccupait. Nous avons démarré, si vous vous en souvenez, avec une œuvre puissante—La mort d’Ivan Ilitch, de Léon Tolstoï, que je vous ai envoyé le 16 avril 2007—et je voulais terminer par une note forte. La réponse m’est venue tout naturellement quand j’ai reçu une invitation du Directeur artistique du théâtre français du Centre National des Arts, à Ottawa, tout juste à une minute de marche de là où vous travaillez. J’ai été convié à participer à une soirée intitulée Mais que lit Stephen Harper? lors de laquelle on célébrera les livres et la lecture. J’ai accepté avec enthousiasme et j’espère que vous y viendrez aussi. Considérez ceci comme une invitation personnelle. L’événement aura lieu à 19h30, le vendredi 25 février dans le Théâtre du CNA, une salle de 900 sièges. C’est à guichet fermé, mais je suis sûr qu’on pourrait trouver deux billets, pour Mme Harper et vous, si vous le souhaitiez.

L’invitation, c’est-à-dire mon invitation à moi, est venue de Wajdi Mouawad. Et voilà, j’ai su quel livre vous envoyer, j’avais trouvé notre centième livre. Non seulement Wajdi Mouawad est-il le Directeur artistique du Théâtre français du CNA, il est aussi un brillant dramaturge. J’aimais l’idée de clore notre club du livre avec une œuvre de lui pour un certain nombre de raisons. D’abord, parce que je ne vous ai pas envoyé suffisamment de théâtre (ou de poésie). Deuxièmement, quelle meilleure manière de vous démontrer que l’art est partiel et inachevé puisque sa signification change et évolue constamment, que l’art exige un engagement soutenu et renouvelé de la part du lecteur, de l’auditeur, du spectateur, que l’art est le labeur et la joie de toute une vie pour celui qui le façonne et pour celui qui le reçoit, quelle meilleure manière de souligner cela que de vous faire parvenir une pièce de théâtre sur papier, partielle et inachevée puisqu’elle n’est pas mise en scène? En faisant cela, je mets un terme à notre club du livre non pas avec un point final mais plutôt avec des points de suspension. Troisièmement, une pièce de Mouawad est un excellent choix pour notre dernier livre commun parce qu’il s’agit d’un Québécois multilingue d’origine libanaise, par conséquent un Canadien hybride typique, et je voulais terminer avec un auteur canadien. Quatrièmement, je vous envoie IncendiesScorched, dans la brillante traduction à l’anglais de Linda Gaboriau—parce que, comme vous le savez surement déjà, l’adaptation cinématographique de la pièce par le cinéaste québécois Denis Villeneuve vient de recevoir la distinction d’une nomination aux Oscars dans la catégorie du meilleur film étranger. Encore une autre œuvre d’art canadienne qui est acclamée à l’international. Cinquièmement et pour conclure, je vous envoie une pièce de Mouawad parce que, comme je le répète,  il est brillant. Cet homme a le feu aux tripes et du venin dans les crocs. C’est un Jeune Homme en Colère—Angry Young Man (vous connaissez ce mouvement? Britannique, d’après-guerre, bruyamment opposé au statu-quo—j’en ai vu un jour la pièce emblématique, Look Back in Anger—La paix du dimanche, de John Osborne, et il y a des années, quand je vivais à Mexico, j’ai eu le privilège de rencontrer et d’entendre un autre de ses brillants membres, Arnold Wesker).

Scorched est un titre approprié. Une partie de l’action de la pièce se déroule dans un pays déchiré par la guerre qui même s’il n’est pas nommé, est de toute évidence le Liban, un endroit chaud où il est plausible qu’on soit brûlé par le soleil. Mais plus précisément, la pièce brûle l’âme. Elle raconte l’histoire d’un frère et d’une sœur jumeaux, Simon et Janine, et de leur mère, Nawal, qui sombre dans un total silence pour une raison que ses enfants ne découvriront qu’après sa mort. L’œuvre est construite autour d’une révélation qui est vraiment dérangeante. Je l’ai lue et j’en ai été sonné. Et cela, rien qu’après l’avoir lue. L’impact qu’aurait le fait de l’entendre sur scène, révélée par un acteur, amenée à la vie, serait, je pense, quelque chose qui s’approcherait de la commotion. Et la force de cette émotion persiste dans l’esprit également. Je ne crois pas avoir jamais lu une histoire qui symbolise de façon plus puissante l’horreur et la folie de la guerre. En quelques pages, le pouvoir de l’art est révélé: juste quelques personnes qui parlent sur une scène, prétendant être quelqu’un d’autre et ailleurs, très évidemment du faire-semblant—et pourtant, à la fin, on en sort avec le sentiment d’avoir vécu une guerre qui a mis en lambeaux notre vie.

J’adorerais voir la pièce sur une scène et je meurs d’impatience de voir le film.

Maintenant que nous arrivons à la fin de notre duo littéraire, il y a tant de livres que je regrette de ne vous avoir pas envoyés. Du Ralph Waldo Emerson, Tristram Shandy, de Laurence Sterne, I-thou  (Je et Tu), de Martin Buber, La Divine Comédie, de Dante, La faim, de Knut Hamsum, d’autres livres de J.M. Coetzee, la liste serait longue. Tant pis, ces livres vous attendront sur une tablette, dans une librairie ou une bibliothèque quelque part. Les livres sont patients. Ils ont tout leur temps. Ils seront encore là bien après que vous et moi serons partis.

Ce que j’ai tenté de faire pendant ce long cul-de-sac épistolaire avec vous, en dehors de l’ironie, ça a été ce qui suit:  les livres disponibles dans les librairies et les bibliothèques à travers le Canada, les expositions qu’on peut voir dans les musées et les galeries de cette nation, les films produits dans ce pays, les pièces de théâtre et les créations de danse qu’on monte sur les scènes, la musique qu’on y entend, que ce soit dans les bars ou les salles de concert, les vêtements façonnés par nos couturiers, la cuisine préparée dans nos meilleurs restaurants, et ainsi de suite dans chacun des champs et des actes de création par les Canadiens et Canadiennes, toutes ces manifestations culturelles ne sont pas simplement des divertissements, des choses pour passer le temps et se reposer l’esprit, une fois accomplies les tâches “sérieuses” de la journée, l’argent gagné—non, non, non, trois fois non. En fait, toutes ces manifestations sont les éléments qui donnent au total  la civilisation canadienne. Ignorez ces choses et il ne reste plus rien de valeur dans la civilisation canadienne. Les entreprises viennent, puis elles disparaissent sans presque laisser de trace. L’art, lui, perdure.

Et pourtant, à notre époque, ce sont les entreprises et leurs voraces exigences qui règlent notre vie, bien plus que les théâtres, les librairies ou les musées. Pourquoi donc? Pourquoi est-ce que les gens travaillent tellement fort ces temps-ci, aux dépens de leur famille, de leur santé, de leur bonheur? Aurions-nous donc peut-être oublié que le travail est le moyen d’atteindre un but, que nous travaillons pour pouvoir vivre et non pas le contraire? Nous sommes devenus les esclaves de notre travail et nous avons oublié que c’est pendant les moments de loisir et de quiétude, quand nous sommes libérés de l’outil ou du clavier, que nous pouvons contempler la vie et devenir pleinement nous-mêmes. Nous travaillons et travaillons et travaillons, mais quelle trace laissons-nous, que prouvons-nous? Ceux qui sont les esclaves du travail deviennent comme des gommes à effacer: à mesure qu’ils avancent, ils ne laissent aucune marque de leur passage. Et c’est donc là la raison de ma stérile entreprise de dons de livres à votre endroit: élever ma voix contre la menace d’un Canada qui deviendrait une nation de gommes à effacer.

Cordialement vôtre, 

Yann Martel

Resumé de l'éditeur:

Lorsque le notaire Lebel fait aux jumeaux Jeanne et Simon Marwan la lecture du testament de leur mère Nawal, il réveille en eux l'incertaine histoire de leur naissance: qui donc fut leur père, et par quelle odyssée ont-ils vu le jour loin du pays d'origine de leur mère? En remettant à chacun une enveloppe, destinées l'une à ce père qu'ils croyaient mort et l'autre à leur frère dont ils ignoraient l'existence, il fait bouger les continents de leur douleur: dans le livre des heures de cette famille, des drames insoupçonnés les attendent, qui portent les couleurs de l'irréparable. Mais le prix à payer pour que s'apaise l'âme tourmentée de Nawal risque de dévorer les destins de Jeanne et de Simon.

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 Viré monté

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