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Martinique : les quatre livres du début de l'année

Jean-Laurent ALCIDE
Martinique : les quatre livres du début de l'année

      Même si le livre, contrairement au théâtre, à la danse ou à la musique et même aux arts visuels, est, avec le cinéma, le parent pauvre de la politique culturelle martiniquaise et cela depuis toujours, chose curieuse dans un pays qui a produit CESAIRE-ZOBEL-FANON-GLISSANT-CHAMOISEAU, il se trouve des Martiniquais (es) qui persistent à prendre la plume année après année. Qu'ils soient autoédités, cas désormais très fréquent, édités localement, ce qui devient courant, ou édités dans l'Hexagone, ce qui se fait rare, ces auteurs sont régulièrement au rendez-vous.

      En ce début d'année 2019, quatre d'entre eux nous offrent des ouvrages très différents à la fois par leur style et les thèmes qu'ils abordent : L'Enlèvement du Mardi gras de Raphaël CONFIANT (éditions Ecriture) ;  D'autres vies sous la tienne de Mérine CECO (éditions Ecriture) ; ZWAZO. Récit d'un prêtre hindou commandeur d'habitation à la Martinique de Gerry L'ETANG et Vincent PERMAL (HC-Editions) ; La Forge de Zobel de Charles W. SCHEEL (éditions Scitep). Le premier ouvrage, celui de R. CONFIANT, se veut un polar qui, si l'on en croit la photo de couverture du livre, est censé se dérouler pendant le carnaval martiniquais, mais en fait, une bonne moitié dudit ouvrage est consacré à la description cocasse, hilarante même et par moments un peu osée d'un trio de grands pontes en économétrie qui passent leurs temps à siphonner les fonds européens alloués à l'établissement qui les emploie, l'Alma Mater franco-caribéenne. On rit beaucoup, on s'indigne souvent, on n'en croit pas ses yeux et ses oreilles à certains moments et ce SAN ANTONIO à la sauce créole, débridé en diable, quoique comportant parfois des passages rébarbatifs composés d'extraits de rapports administratifs et judiciaires, peut se lire d'une traite. Ou si l'on craint d'épuiser son plaisir de lecture, à raison d'un chapitre par jour. Décapant en tout cas !

   L'ouvrage de Mérine CECO laquelle avait reçu le Prix Gilbert GRATIANT du Salon du Livre de la Martinique en 2013  pour son tout premier roman, La Mazurka des femmes-couresse (éditions Ecriture), est aux antipodes de celui de R. CONFIANT. En effet, D'autres vies sous la tienne est un ouvrage très écrit, très maîtrisé, à la tonalité grave, qui fait peu de place à l'humour sauf au deuxième degré. C'est que l'auteur nous livre une saga sur pas moins de quatre générations qui explore, l'intime ou l'insu de la condition féminine antillaise, loin des clichés de la "femme poteau-mitan" et de son opposé, la "doudou". Dans un univers marqué par la violence esclavagiste et post-esclavagiste, les femmes, quoique reléguées au second plan ont réussi à se créer un univers propre, une sorte de no man's land au sens littéral du terme dans lequel elles se protègent du machisme tant béké que nègre. Et cela même quand elles émigrent dans "la grande métropole" c'est-à-dire très loin de la terre natale ! Dès lors, le lecteur masculin,  comme soudain révélé à lui-même et à ses turpitudes, ressent un malaise grandissant au fil des pages, réalisant, non sans effroi, que ce livre de femmes parle AUSSI de lui. Il doit avoir alors le courage de ne pas le refermer, aidé en cela par un style somptueux. 

   Ensuite, paru récemment, l'ouvrage de Gerry L'ETANG et Victorien PERMAL est à ranger dans la catégorie dite des "récits de vie" tels que les pratiquent les ethnologues. Mais qu'on se rassure tout de suite ! Pas de langage jargonnant ni d'explicitations intellos, mais l'exhibition ou l'exhumation d'une parole : celle d'Antoine TENGAMEN dit "Zwazo", dernier tamoulophone martiniquais, prête hindouiste et commandeur d'habitation à Basse-Pointe, dans le Nord-Atlantique de la Martinique. Les deux auteurs ont su retranscrire avec un respect mêlé d'admiration la trajectoire de vie d'un homme tout à la fois simple et exceptionnel. Un homme qui parle des travaux et des jours sur une "habitation" (plantation de canne à sucre) au début du XXe siècle, non loin du lieu où habitait l'enfant Aimé CESAIRE qu'il a souvent vu se rendant à l'école à pied. Habitation sur laquelle cohabitaient, de manière parfois conflictuelle, descendants d'immigrés de l'Inde dits "Kouli" et "Créoles" (comme ces Indiens, nouvellement arrivés dans le pays, désignaient les Noirs). On peut toutefois regretter le fait que Zwazo soit un peu réticent à s'exprimer sur sa pratique de prêtre hindouiste, ce qui se comprend étant donné l'ostracisme dont faisaient alors preuve Noirs, Mulâtres et (un peu moins) Békés à l'endroit d'une religion venue, à partir de 1853, concurrencer le christianisme.

   Enfin, même s'il est paru en décembre dernier, l'ouvrage de CHARLES W. SCHEEL, La Forge de Zobel, doit être ajouté à cette liste car nous n'avons pas encore pris la pleine mesure de ce qui est un véritable cadeau à la Martinique. En effet, (re)découvrir un Joseph ZOBEL jeune, novice dans l'art d'écrire mais déjà pétri de talent si l'on en juge par ses articles dans le journal "LE SPORTIF" que nous présente C. SCHEEL, est une manière de révélation dans la mesure où nous ne connaissions jusque-là que l'auteur de Diab' la et La Rue Cases-Nègres. Entre 1938 et 1959 donc, ZOBEL (dont la photo en jeune homme qui figure sur la belle couverture de l'ouvrage était également inconnue de la plupart d'entre nous) va y publier des contes, des critiques de livres et des instantanés sur la vie du petit peuple martiniquais, démontrant dès cette époque un talent qui s'affirmera dans ses romans. C. SCHEEL nous donne donc à voir une autre facette d'un homme profondément martiniquais, mais qui quittera définitivement son ile en 1946 pour découvrir la France et surtout l'Afrique noire (en particulier le Sénégal de Léopold Sédar SEGHOR).

   Est-il étonnant que ces quatre ouvrages du début de l'année émanent d'universitaires enseignant ou ayant enseigné à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l'Université des Antilles (campus de Schoelcher) ? Point du tout ! Loin de l'image de va-t'en-guerre que donne d'eux une certaine presse (ils n'ont voulu en fait que nettoyer les écuries d'Augias), ils n'ont jamais cessé de faire ce pour quoi ils sont payés à savoir enseigner, lire, réfléchir et écrire.

   Pour notre plus grand bonheur...

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