Accueil

Mi nou téléspektatè !... Une esthétique créole

Serge KECLARD
Mi nou téléspektatè !... Une esthétique créole

Au moment où l'on parle d'agrégation créole parait chez K. Editions un recueil de nouvelles signé Vilarson :  Mi nou téléspektatè ! ek dotwa nouvel.  Connu jusqu’alors pour sa contribution au mensuel créole Boudoum,  l’auteur martiniquais prend le pari d’enrichir la littérature d’expression créole martiniquaise ;  c’est heureux et réconfortant à la fois. Heureux, car en ces périodes de dystopie, l'auteur nous gratifie d'un opus allègre qui prouve, une fois s'il en était besoin, que la langue créole, dans sa dimension littéraire,  signifie notre rapport jubilatoire au monde.

En effet, les histoires racontées ici,  que ce soit le récit éponyme «Mi nou téléspektatè !» qui nous conte de manière savoureuse l'arrivée épique de la télévision dans les foyers martiniquais dans les années 60. Que ce soit «Opérasion fé twa koulè» avec la disparition du “jandanm ti-baton” ou  «Fanm blan Jilo-a», une belle histoire d'amour, en vérité,  nous sommes en présence d'une écriture joyeuse et exigeante qui nous renvoie à nous-mêmes. Mais à aucun moment elle ne nous enferme, en dépit de l'argument marqué au coin d'une frilosité inopportune de certains, dans le ghetto d'une opacité singulière. Bien au contraire, elle nous fait aller l'amble de la biodiversité linguistique du Tout-Monde.

Réconfortant, puisqu'on se dit que la relève est assurée. Magistralement. Raphaël Confiant, on ne le répétera jamais assez, fut celui qui redonna avec ses cinq œuvres en créole, ses lettres de noblesse à cet idiome si souvent décrié. Celui qui suscita chez bon nombre d'entre nous - indubitablement chez Vilarson - vocation d'écriture.  Qu'on se le dise, notre créole, notre martiniquais, n'est pas prêt de mourir malgré les vaticinations des Cassandres ! A la lecture de six nouvelles proposées par cet écrivain, on en est fermement convaincu. Le travail sur la langue, le sens de la narration et l'humour qui ne déserte point sa plume, sont au rendez-vous. Un exemple édifiant, «Viktow o spow» :

« Jou dimanch-taa, anmitan bel apré-midi a, Viktow lévé an ti sies-la i té ni lakoutim fè a épi an sel lidé an tet-li : kouri-alé-gadé andidan armwa'y ki rad i sé pé mété pou ay an travay labank-lan démen. Sé pa twel i té mantjé, té ni l'enbara di chwa : chimiz kol Mao, ti kolé, gran kolé, manch kout, manch long, an koton, an-swa, an-len, épi motif, ini, pal, an-koulè : kravat, né-papiyon, bouton d'manchet ann arjan, ann ò, konmen senti an-tjui ; pantalon tout model, tout matiè, blue jeans pa pil, ti bermida lè sanmdi ; kantapou soket épi soulié, pa menm palé. Épi tousa ki té la, Viktow té pé wouvè an Galri Lafayet fasil.»

 C'est le rendez-vous d'une histoire littéraire qui ne s'écrira, désormais, que dans un créole majuscule.

Vilarson, dans une interview récente, ne le pressentait-il pas ?

«Mi an koumansman siek-taa, bonb kréyol-la ka déblozé an péyi-a : Boudoum. Sé Raphaël Confiant ki dan lé zanné 80 limen mech-la.(Gilbert Gratiant, Marie Thérèse Julien Long-Fu et Jean Bernabé, yo chak la té ja poté woch yo pou fouyé- difé a ; Georges E Mauvois, V. Placoly, Monchoachi, Térèz Léotin, G. H. Léotin, Joby Bernabé, Jeff Florentiny, Daniel Boukman, Serge Restog, Georges De Vassoigne, Jala,  J.M. Rosier, Nicole  Cage, Roger Ebion, Duranty,  Liénafa, Camille Ghislaine Marlin ek  P. Cadrot mennen bwa) Mi jodijou difé pri ! Menm manniè sé péyi latino-méritjen an vini konnet an mouvman litérè yo kriyé Boom, mi anvwala Matnik ka konnet yonn  : Boudoum ki  sé prèmié mouvman litérè kréyol i ka wè. Sé tout péyi-a i lé matjé, histwè’y , moun-li, ti zafè'y kon gran zafè'y, limiè'y kon fènwè'y ek divini'y tou. I ni yonn dé  matjè adan'y  kontel Barthéléry, Bellay, Pézo, Kéclard,  ek mwen menm-lan, Vilarson, pou Matnik, ek Ti-Malo ek Frankito pou La-Gwadloup... Men a bien gadé sé an lawmé matjè nou sé ni bizwen...» (Voici qu'au début de ce siècle, la bombe littéraire créole déflagre enfin en Martinique: Boudoum!. C'est Raphaël Confiant qui, le premier, dans les années 80, alluma la mèche.( Si Gilbert Gratiant, Marie-Thérèse Long-Fu, Jean Bernabé, ont été les défricheurs du jardin littéraire créole; G. E. Mauvois, Monchoachi, Térèz Léotin, G.H. Léotin, Joby Bernabé, Jeff Florentiny, Daniel Boukman, Serge Restog, Georges de Vassoigne, Jala, J.M. Rosier, Nicole Cage, Roger Ebion, J.P. Arsaye, Maurice Orel, Jude Duranty,  J.F Liénafa et Camille Ghislaine Marlin, P. Cadrot en sont les laboureurs) Aujourd'hui, le feu embrase tout. A l'instar du  Boom latino-américain, voilà que la Martinique en connaît un et  le premier  du genre en  créole. Boudoum est son nom (comme le journal-manifeste créole éponyme). Ce mouvement a l’ambition d’arpenter le réel comme le surréel martiniquais, ses histoires, ses gens, ses secrets comme ses vérités, ses clartés comme ses opacités et son devenir également. Il pourrait bien s’appeler le Réalisme créole. On y retrouve des auteurs comme  Hugues Barthéléry, Romain Bellay, Serghe Kéclard, Eric Pézo, et moi-même, Vilarson, pour la Martinique, mais aussi Ti-Malo et Frankito pour la Guadeloupe... Au vrai, une véritable armée d'écrivains serait nécessaire pour tenir la campagne. »)

C'est dire, en définitive, l'importance considérable que revêt la parution de Mi nou téléspektatè!  ek dotwa nouvel, dans une période cruciale pour une littérature martiniquaise qui décide, aujourd'hui, de marcher résolument sur ses deux pieds : le créole et le français.

Parions que ces nouvelles créoles annoncent une kyrielle d'autres œuvres qui célébreront, enfin, l'épiphanie de la littérature martiniquaise (en créole et en français).

 

                                                                    Serghe Kéclard, Sept. 2019

Image: 

Pages