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Presse et philosophie face à la réalité haïtienne

Glodel Mezilas
Presse et philosophie face à la réalité haïtienne

Le titre de cet article peut au départ paraitre ironique voire prétentieux, car il prétend comparer deux activités considérées comme diamétralement opposées sur le plan de la procédure ou de la méthode. La presse procède par enquête empirique, alors que la philosophie procède par construction de concepts ; la presse s’installe dans l’actualité et la particularité, alors que la philosophie s’installe dans le permanent et cherche l’universel. Cependant, les deux visent à dire la vérité sur la réalité, en tant que celle-ci nécessite la connaissance de soi pour sa transformation ou son amélioration. 

Selon une anecdote, l’une des premières activités du grand philosophe allemand Friedrich Hegel (1770-1831) suite à son réveil est la lecture des journaux. Alors, on pourrait se demander ce qui se passe dans son cerveau de philosophe en lisant la presse qui lui rapporte des faits, des éléments de l’actualité. Mais il ne serait pas difficile de comprendre sa réaction si l’on se rappelle que l’un des évènements ayant influencé sa philosophie et tout l’idéalisme allemand était la révolution française de 1789. Le philosophe juif allemand membre de l’École de Francfort, Herbert Marcuse souligne comment cette révolution impactait la pensée hégélienne. D’ailleurs, d’aucuns pensent que la philosophie allemande est liée en grande partie à la révolution, en ce qu’il produisait une certaine conception critique de cet évènement.

Du coup, on voit s’établit le rapport entre philosophie et temps, entre philosophie et réalité historique. Dans la préface des Principes de philosophie du droit (Éditions Gallimard, 1940, p. 43), Hegel souligne : « En ce qui concerne l’individu, chacun est fils de son temps ; de même aussi, la philosophie résume son temps dan la pensée ».

La captation du temps à travers le concept que réalise la philosophie selon Hegel peut signifier qu’elle pense l’actualité (donnée par la presse) mais elle le fait suite à la production des évènements. C’est d’ailleurs pourquoi à la fin de la préface de son livre cité plus haut, il ajoute : « La philosophie vient toujours trop tard. En tant que pensée du monde, elle apparait seulement lorsque la réalité a accompli et a terminé son processus de formation ». Plus loin dans le même paragraphe, Hegel soutient : « Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son vol ».

La chouette de Minerve est la métaphore de la philosophie et renvoie au fait qu’elle vient penser l’actualité à la fin de la journée. Même si le philosophe mexicain-argentin, Horacio Cerutti, souligne que la philosophie ne devrait pas prendre son vol au crépuscule mais accompagner le processus de transformation de la réalité dès l’aube, on peut comprendre son rapport avec la presse. Ainsi, notre article veut essayer de comprendre comment la philosophie peut saisir, traiter et penser l’actualité de la presse.

D’abord, il convient de clarifier que l’activité philosophique n’implique aucune supériorité vis-à-vis de la presse. Il s’agit tout simplement d’une autre manière de procéder. Par exemple, la captation de la réalité se fait différemment en art, en musique, en littérature, etc. Chaque domaine d’activité saisit la réalité en fonction de sa méthode, de ses instruments, de sa finalité et de sa perspective sur la réalité.

D’ailleurs, lors du récent carnaval haïtien de cette année, l’on a vu comment des groupes musicaux posent certains problèmes cruciaux du pays. Le carnaval est aussi le moment de l’auto-connaissance critique de la société, une sorte de bilan critique par le biais de la musique. De même, la peinture peut être une critique de la réalité sociale. La « Ville Imaginaire » de Préfète du Dufeau est une critique de l’urbanisme en Haïti.

Pour tout dire, la philosophie est une activité critique, parmi d’autres. En la mettant en relation comparative avec la presse, il est question de voir comment elle pourrait traiter l’actualité haïtienne, comme celle-ci.

En portant une attention soutenue à la presse haïtienne, la première chose qui saute aux yeux, c’est l’ensemble des informations qu’elle met à la portée de tous. Non seulement, elle donne des informations mais elle aussi elle fait une critique, surtout à travers les éditoriaux qui donnent à la voir la vision du journal sur la réalité. Elle invite des personnalités de la société à commenter l’actualité, dans tous ses aspects.  

 En effet, la presse donne à voir, à saisir et interpréter une pluralité de faits, de données ou de problèmes. Tantôt, elle tente d’en produire une certaine interprétation, tantôt elle laisse le public prendre lui-conscience de la réalité et de se former un jugement. Mais il y a un élément qui échappe à la presse, c’est le permanent, c’est l’universel, c’est le constant. La profusion des images et des faits ne reçoit pas souvent un traitement avancé, soutenu et pertinent. C’est là que nous pensons que la philosophie devrait intervenir et penser l’actualité. 

Dès lors, le rapport entre philosophie et réalité haïtienne, selon notre perspective, devrait s’établir dan la recherche du permanent et de l’universel à travers le particulier et le changeant.  Ce qui sous-entend que la philosophie pourrait tirer profit des données et des informations de la presse pour les filtrer, les penser et le soumettre à une critique conceptuelle.

Pour revenir encore sur Hegel qui a su dégager avec pertinence la singularité de la philosophie, disons que la philosophie part de ce qui existe déjà, de la connaissance déjà disposée. Dans la Préface à la seconde édition de son Encyclopédie des Sciences philosophiques (Alianza Editorial, Madrid, Madrid, 1999, p. 64), Hegel affirme : « Le fait dont part la philosophie est la connaissance déjà disposée, et l’appréhender serait alors seulement un repenser dans le sens d’une pensée postérieure et non d’une simple réflexion ; seul le jugement exige une simple réflexion dans le sens courant ».

Aussi, l’activité philosophique vise à repenser la connaissance déjà disponible. Au sens de Gilles Deleuze et Félix Guattari, on dirait qu’elle doit en produire un concept. Ce qui caractérise la philosophie selon ces auteurs, c’est la production de concepts et Kant déjà le montre en écrivant dans la Critique de la raison pure (Flammarion, Paris, 1987, p. 130) : « Penser c’est connaitre par concepts ». Les concepts sont les instruments par lesquels la philosophie juge, pense, et saisit l’intelligibilité de la réalité. Ils lui permettent de dégager le caractère nécessaire et permanent cette réalité.

Mais dans notre cas, comment la philosophie peut-elle juger et penser la réalité haïtienne ? Cette question nous renvoie au noyau de cet article, car il s’agit de montrer comment à la différence de la presse la philosophie peut produire un concept de réalité haïtienne sans toutefois se confondre avec ce que dit la presse. En outre, un autre problème se pose et concerne la pertinence, la validité et la légitimité des concepts que nous produisons sur cette réalité.

En d’autres termes, il est question de se demander si le concept qui se forme de la réalité haïtienne saisit le mouvement interne de cette réalité. Là intervient la question épistémologique, en ce sens qu’il faut se demander si nous pouvons penser la réalité haïtienne à partir de nos propres catégories, si nous ne lui imposons pas des catégories sclérosées et eurocentriques.

Ces considérations font émerger le centre de notre préoccupation dans l’idée de faire de la philosophie à partir d’Haïti. Dans notre livre – Que signifie philosopher en Haïti ? Un autre concept du vodou (L’Harmattan, Paris, 2016…) – nous avons indiqué les conditions de possibilité de toute philosophie en contexte haïtien et les avons ramené à trois : a) critique de l’eurocentrisme, b) herméneutique de la réalité haïtienne, c) dialogue avec d’autres traditions philosophiques. Ces trois conditions devraient déterminer l’acte de penser selon la particularité haïtienne. Elles présupposent que le discours philosophique en contexte haïtien ne va pas de soi, et qu’il faut jeter les bases épistémiques de ses conditions de possibilité.

Sans vouloir développer amplement ces trois conditions, il s’agit de saisir l’intelligibilité de la réalité selon sa propre détermination et en relation dialectique avec d’autres traditions de pensée qui peuvent enrichir la réflexion.

La critique de l’eurocentrisme suppose la remise en question de la toute-puissance de la domination épistémique et culturelle occidentale depuis les débuts de sa modernité hégémonique, impériale et coloniale. L’herméneutique renvoie à l’interprétation de la réalité haïtienne selon son historicité et sa particularité. Le dialogue avec d’autres traditions signifie le fait de s’ouvrir aux autres pour mieux se féconder. C’est dans ce sens que la référence à la tradition occidentale ou à d’autres n’est pas le signe d’une aliénation conceptuelle, mais plutôt le fait de s’ouvrir à leur richesse culturelle et intellectuelle. Il y a concept philosophique d’une grande richesse dans la philosophie arabo-musulmane : il s’agit d’ijtihad. Il s’agit d’une interprétation critique des textes en fonction des contextes. Par l’ijtihad, on dépasse la simple lecture mimétique des textes pour aller au-delà deux. C’est une lecture dialectique, qui parvient à dépasser les limites du texte pour entrer en dialogue avec lui en fonction des contextes variés.

  Par cette méthode, la philosophie devrait penser la réalité haïtienne en tenant compte de tous les apports conceptuel capables de nourrir la réflexion. Cependant, elle se doit de partir de la singularité historico-culturelle haïtienne. En ayant à l’esprit ce noyau dur, elle suppose de déterminer les raisons de la permanence de la crise socioéconomique et politique, des obstacles empêchant le plein développement national, comme certains pays de la région.

Aussi, la facticité de cette réalité est en déphasage avec l’essence culturelle – cosmogonie de la libération - qui aurait dû inspirer l’ordre politique sociopolitique depuis la naissance de l’État haïtien. L’ordre politique mis en œuvre depuis ce moment historique fondateur n’était pas en relation avec l’être historique national, lequel se déployaient dans les luttes de libération nationale. L’arrière-fond culturel qui inspirait et mobilisait les esclaves contre l’ordre colonial renvoie à un ensemble de croyances, de représentations, de symboles et d’imaginaires qui ont bravé le symbolisme chrétien hégémonique. La question de l’autre, de la tolérance, de la fraternité, de la solidarité formait l’ossature de ce noyau éthico-mythique, pour employer un concept de Paul Ricœur. La lutte contre l’ordre colonial ne se faisait pas selon es catégories culturelles occidentale, mais partait de l’imaginaire cosmogonique en lutte contre la vision métropolitaine.      

Ce noyau éthico-mythique présent dans l’espace rural, dans la vie paysanne est en opposition avec la réalité institutionnelle du pays depuis plus de deux siècles. La récupération de cette référence culturelle ne renvoie nullement à aucun essentialisme, mais plutôt elle suppose la revitalisation des institutions du pays par la référence cosmogonique.

Cela est d’autant important que les formes institutionnelles calquées sur le modèle occidentale depuis plus de 200 cents ans ont montré leur incapacité à orienter la société vers une politique juste. S’il est difficile voire impossible de rompre avec toutes les institutions occidentales, il n’en demeure pas moins vrai que la revitalisation du politique passe par l’imaginaire cosmogonique.

Un simple coup d’œil sur d’autres sociétés peut aider à saisir notre proposition. Le Japon de l’ère Meiji entrait dans la modernisation en assimilant la technologie, la révolution industrielle et les apports techniques de l’Occident sans abandonner son âme, c’est-à-dire, sa culture, son passé, ses traditions. En adoptant certaines institutions occidentale, il ne renonçait pas à son passé, son être profond. Ce qui n’a rien d’essentialiste. La Chine l’a fait après. Tout en gardant le confucianisme, elle assimile la modernisation occidentale. Aujourd’hui, elle est plus capitaliste que l’Occident ayant inventé le capitalisme.

Dans la tradition arabe, on trouve ce même esprit où la culture reste le ciment du lien social, mais d’autres aspects de la vie collective sont puisés de l’Occident moderne. D’autres pays asiatiques s’inscrivent dans cette même lignée. Ils tirent profit de la modernisation occidentale sans renoncer à leur tradition culturelle et spirituelle. Depuis la révolution iranienne de 1979, on constate le retour du religieux, mais non un religieux qui empêche le développement économique, industriel et social.  

Aussi, tout le problème est savoir doser le culturel et le politique, comme instance de structuration de l’ordre social. Dans ce cas, la  philosophie devrait pouvoir indiquer le rapport entre l’institutionnel et le culturel (ontologique). L’ordre culturel renvoie aux structures profondes de l’imaginaire collectif devant orienter l’ordre social.

Dans le cas, le regard de la philosophie sur la réalité – par rapport à la presse – devrait consister à dégager l’essence du culturel-cosmogonique afin de voir dans quelle mesure il convient d’interpréter les changements conjoncturels. La philosophie devrait montrer que le mouvement de la conjoncture est en déphasage avec le noyau éthico-mythique qui renvoie aux différentes sédimentations culturelles ayant eu lieu dans l’histoire haïtienne. Ces sédimentations culturelles représentent théoriquement le cadre normatif, éthique et ontologique du lien social.

 

Livres de Glodel Mezilas (glodelmezilas@gmail.com)

  • La Caraïbe et la défaite de l’Histoire, Florida, Educavision, 2017.
  • Haïti, les questions qui préoccupent, Paris, L'Harmattan, 2016.
  • Africa en el discurso del Caribe, Madrid, Solenodonte, 2016.
  • Que signifie philosopher en Haïti?  Un nouveau concept du Vodou, Paris, L'Harmattan, October 2015.
  • El trauma colonial, entre la memoria y el discurso. Pensar (desde) el Caribe, Florida, EDUCAVISION, September 2015.
  • Qu’est-ce qu’une crise. Eléments d’une théorie critique, Paris, L’Harmattan, 2014.
  • Civilisation et discours d’altérité. Enquête sur l’Islam, l’Occident et le Vodou, Florida, EDUCAVISION, 2014.
  • Généalogie de la théorie sociale en Amérique Latine, Port-au-Prince, Editions de l’Université d’Etat d’Haïti, 2013.
  • Haití más allá del espejo, México, Editorial Praxis, 2011.

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