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QUELQUES MOTS SUR LE DEBAT (DEMAGOGIQUE ?) A PROPOS DE LA VIOLENCE EN MARTINIQUE

Raphaël CONSTANT
QUELQUES MOTS SUR LE DEBAT (DEMAGOGIQUE ?) A PROPOS DE LA VIOLENCE EN MARTINIQUE

L’on assiste depuis quelques mois, à la mise en place d’une extraordinaire opération médiatique sur le sujet la lutte contre la violence.

Cela a commencé au mois de mai dernier après qu’un policier ait été blessé aux TSV.

On a assisté à une montée au créneau des syndicats policiers avec force arguments sécuritaires. S’en est suivi une interview du Préfet Robine annonçant une répression plus importante.

Puis est entré dans la danse le procureur général pour indiquer que les magistrats ne pouvaient être insensibles à la violence en Martinique. Le Préfet est revenu à la charge au mois d’août pour tenter de justifier avant toute enquête sérieuse le fait qu’un jeune ait été tué par des policiers en patrouille !

Récemment, à la prison de Ducos, un syndicaliste s’en est pris à certains détenus, les livrant à la vindicte et justifiant l’étrange suicide d’un autre. Tout ceci dans le silence le plus accablant des personnes sensées protéger le droit et la présomption d’innocence.

Récemment encore, les policiers ont organisé une manifestation devant le commissariat du Lamentin où ils ont été rejoints par des responsables de quartiers de Fort de France.

Quant à nos politiques, ils ont pris le train en marche. Didier Laguerre a organisé une grande messe dans sa mairie à laquelle se sont ralliés des parlementaires. Pour ne pas être en reste, la CTM a reçu une délégation de policiers, douaniers et gardiens de prison. Et la députée Manin a fait une intervention à Paris à l’attention du gouvernement.

Que se passe-t-il d’inédit pour expliquer tout ce tintamarre ?

La société martiniquaise est sans nul doute violente. Elle est née dans la violence de la colonisation, du génocide des Caraïbes, de la traite négrière et de l’esclavage. Ces faits ont marqué la société martiniquaise et toutes ses composantes. Ils sont inscrits dans la mémoire collective, y compris au niveau de l’inconscient. Fanon a beaucoup écrit à ce sujet et tous les sociologues sérieux considèrent que les sociétés post-esclavagistes et post-coloniales sont violentes intrinsèquement surtout si les causes historiques de cette violence n’ont pas été résolues.

En Martinique, la France n’a jamais reconnu le génocide des caraïbes. Elle a pris un siècle et demi pour dire que l’esclavage était un crime contre l’humanité mais refuse toute réparation de son acte criminel. La problématique de la violence des rapports France/Martinique est toujours d’actualité. Ceci fondait la thèse de Fanon selon laquelle cette violence ne pourra se résoudre que par la violence. Je considère que Fanon a encore raison.

A cela se rajoute le fait que les rapports internes au sein de la société martiniquaise sont nés aussi dans la violence de l’esclavage et des habitations au travers des coups de fouet et des viols. Là aussi, les causes n’ont jamais été posées collectivement. Elles se retrouvent dans le partage inégalitaire des richesses au sein de la société martiniquaise. Depuis l’esclavage cette inégalité persiste et jamais il n’y a eu de remise en cause de cette réalité par les possédants qui s’accrochent à leurs privilèges.

Or, cette réalité historique et sociologique est niée par le pouvoir français et ses fonctionnaires (préfet, juges etc…) qui d’ailleurs le plus souvent ne sont pas en état de la comprendre car ils ne la connaissent pas. Ils ne font d’ailleurs aucun effort ou assez peu pour la connaître. Pour beaucoup, seuls leurs préjugés (dont le premier est la négation de l’existence d’un peuple et d’un territoire martiniquais) dominent et les font agir.

Ces racines de la violence en Martinique sont sacrément vivantes.

Il existe par ailleurs une réalité intangible : il s’est toujours commis en Martinique plus d’actes de violence que dans la société française. Ce n’est pas nouveau. Cela a toujours été ainsi. Et ce « surplus » de violence n’a jamais été étudié sérieusement mais a toujours provoqué un « surplus » de répression. S’il y a plus de deux fois de prisonniers en Martinique qu’en France, c’est la traduction de ce « complément » de répression de la justice en Martinique et l’absence de prise en compte de cet arrière-plan historique et sociologique.

Le fait qu’un martiniquais lambda soit plus à même de passer à l’acte violent que dans une société n’ayant pas cet arrière-plan est une problématique qui doit interpeller !

Un être humain ne vit pas en suspension mais bien dans un contexte de réalité. Il ne peut échapper au fait qu’il vit dans une société violente et cela induit son comportement. Face à une difficulté, sa réaction ne sera pas la même que dans une société occidentale n’ayant pas connu l’esclavage et où les notions de races, de classes et d’inégalité sociale ne seraient à ce point prégnantes.

Le drame tient au fait que ceux qui dirigent vraiment ce pays sont occidentaux et que ceux qui tentent d’y survivre ne le sont pas. Il n’existe pas de bases de dialogue entre ces deux extrêmes sociales sinon au travers de la répression et de l’intimidation.

A cette réalité historique et sociologique s’ajoutent deux conjonctures qui ont amplifié le phénomène depuis quelques années et dont on voit aujourd’hui les effets.

Premièrement, depuis une dizaine d’année, la répression est devenue systémique sans l’ombre du début d’une politique préventive ou d’une politique de réinsertion. Des pans entiers de la jeunesse martiniquaise entrent et sortent de prison avec des peines de plus en plus fortes. La situation est telle que non seulement la prison n’est plus dissuasive pour les jeunes mais elle est devenue la meilleure école du crime en Martinique. La majorité de cette jeunesse sait qu’elle n’a rien à attendre de cette société et de ses juges.

Bref, cette répression systémique a eu comme effet de développer la délinquance et la violence. Comme un serpent qui se mord la queue, la justice justifie sa répression aveugle par l’augmentation de la délinquance sans voir (ou feignant de ne pas voir) qu’elle est en un des causes.

Plus on réprime, plus on structure la délinquance. Plus on donne des peines fortes et plus les délinquants ont moins à perdre à user de plus en plus de violence.

Toutes les études des criminologues, particulièrement concernant les USA, démontrent que l’usage systématique de la répression comme réponse sociale à une situation de crise a comme effet d’augmenter la délinquance et son corollaire violent.

Deuxième phénomène, le développement du trafic de drogue.

Ce n’est pas propre à la Martinique. Sans entrer dans les détails, le bilan de la lutte mondiale contre le trafic de stupéfiants dans le monde est problématique. Si la communauté internationale a multiplié, y compris au niveau de l’ONU, les structures pour combattre le trafic de drogue, force est de constater que cette activité n’a cessé de se développer car elle reste l’une des plus lucratives au monde et qu’elle est mal combattue.

Récemment encore, la France au travers de son ministre de l’intérieur vient d’annoncer une énième nouvelle réorganisation de ses services de lutte contre le trafic de stupéfiants suite à de nombreux scandales où il devenait de plus en plus difficile de déceler les vrais trafiquants des indicateurs de la police.

La lutte contre le trafic de stupéfiants se heurte à deux difficultés majeures. D’une part, les Etats font face à des structures (cartels) de type mafieux qui ont souvent plus de moyens (ou des moyens équivalents) que ceux qu’ils sont censés combattre. D’autre part, ces structures, sans foi ni loi, ont acquis une grande capacité à corrompre ceux qui sont censés les combattre.

La corruption n’est pas simplement le fait d’acheter des fonctionnaires, même si cela existe. C’est aussi la pratique de ces cartels à laisser croire qu’on les combat vraiment. La quasi-totalité des affaires de stupéfiants vient de dénonciation faussement anonyme. En fait, le plus souvent c’est un gang qui va en dénoncer un autre qui lui fait trop concurrence ou, mieux, une propre branche de ses réseaux pour assurer un ménage interne. Il faut bien avoir conscience de cela quand nous assistons à des conférences de presse où magistrats, policiers et militaires se pressent devant les caméras pour rendre compte d’une importante saisie de drogue dans notre environnement. Pour une tonne saisie, au moins la même quantité est passée ailleurs, selon la plupart des experts internationaux ! La modestie ne serait pas de trop lors de ces cris de victoire pour le moins déplacés.

La Martinique est devenue pour son malheur une des plates-formes de passage de la cocaïne entre l’Amérique du Sud et l’Europe. Il y a plusieurs explications à ce phénomène et cet article n’est pas le lieu pour en débattre. La réalité est que les « eaux martiniquaises » sont devenues un lieu d’échanges fréquents du trafic de drogue que celle-ci reparte directement en Europe ou reste sur place pour un convoiement par d’autres voies que la mer.

Tout cela s’est bâti à la barbe de nos policiers, douaniers et magistrats qui n’ont rien vu venir.

Or, cette position de plate-forme implique pour les trafiquants la mise sur pied de structures chargées de contacts avec les donneurs d’ordres, de stockages sur place, de la nécessité de protéger ces stocks, d’achats ou de location de maisons, de recrutement de « mules » ou de passeurs etc..

Cela a indéniablement créé une augmentation de la violence et une violence de plus en plus brutale. Les sommes qui sont en jeu se montent à plusieurs millions de dollars et il fait peu de doute que pour ces trafiquants, la vie n’a plus de sens ou de prix face à de tels enjeux financiers.

Devant cet état de fait qui existe et s’est structuré depuis une dizaine d’année, il est évident que les moyen mis en place par l’état sont nettement insuffisants et les méthodes de lutte largement inadéquates.

Il y a des signes qui ne trompent pas.

Combien de morts suspectes liées au trafic de drogue sans identification des auteurs ?

En suite de « l’affaire Douré », la police a passé des mois à chercher vainement près de deux tonnes de cocaïne. Comment est-ce possible sur un territoire si exigu ?

Un personnage présenté comme un baron de la drogue a pu s’évader grâce à un commando armé en plein transfert entre la prison de Ducos et le Centre Hospitalier de La Meynard. A qui fera-t-on croire que ceci aurait été possible sans des complicités internes ?

On arrête des « mules » et on les juge en comparution immédiate sans même tenter de remonter les filières. Pourquoi privilégier les statistiques à l’efficacité ?

Il existe une économie souterraine en Martinique avec l’argent de la drogue. Elle a de nombreuses ramifications et touche divers secteurs. Aucun travail sérieux n’est fait dans ce domaine.

Etc….

On est en train de se cacher derrière son petit doigt pour refuser de prendre en compte la réalité.

Ce qui se passe à la prison de Ducos ne peut qu’interpeller. Est-il normal que de leur cellule certains puissent continuer à diriger leur gang comme Al Capone à Chicago ? Certains gardiens ont été interpellés pour des délits d’aide à des détenus. Mesure-t-on bien les sommes en jeu au regard des salaires et de la protection des fonctionnaires de l’administration pénitentiaire ?

En tous les cas, il y a une réalité criminogène non sérieusement combattue qui irrigue une augmentation de la violence dans la société martiniquaise.

La plupart des récents assassinats sont liés au trafic de drogue ou à des règlements de compte avec balles perdues.

Dans ce contexte, on ne peut être qu’étonné et surpris par ce qu’on entend ou ce qu’on lit.

L’appel à la remise volontaire des armes est du domaine de la propagande car sans aucun effet réel sur la violence. Qui peut croire qu’un trafiquant de drogue viendra remettre son FM à la rue Victor Sévère ? D’autant que curieusement la dernière affiche invitant à cette remise volontaire montre une main de couleur (???) remettant une arme à une main bleu blanc rouge. Dans tout pays normal la symbolique aurait été dénoncée comme raciste.

Le Préfet Robine a donné une longue interview contre la violence sans rien annoncer de précis sinon que les citoyens qui avaient défendu le droit de passage à Sainte Luce allaient être poursuivis. On voit l’odieux amalgame et une belle illustration de l’indépendance de la justice en pays dominé ! C’est le même Préfet qui a pris une décision extraordinaire à savoir interdire d’exhiber des jouets représentant des armes. Nul doute qu’une telle décision restera inscrite dans les annales de la lutte contre la violence. Il faudra attendre qu’il en interdise la vente pour aller au bout de cette logique pour le moins ridicule.

Le Procureur Général a lui aussi donné son interview. Sans l’ombre d’une interrogation sur la politique pénale en Martinique, il nous annonce que les magistrats ne peuvent rester insensibles à la montée de la violence. Bref, la répression à tout crin va continuer et les magistrats « indépendants » sont priés de bien comprendre et de suivre !

Il y a deux ans ces magistrats s’étaient émus des propos d’un bâtonnier disant que le bureau du Juge des Libertés et de la Détention était comme la porte de Gorée. Pourtant s’il est vrai que les décisions du JLD ne conduisent pas à l’esclavage, elles mènent à une prison régulièrement sanctionnée pour le non-respect de la personne humaine.

Mais au troisième étage du Palais de Justice, l’inhumanité est à géométrie variable.

Il faut dire quelques mots du discours du syndicats des policiers et des gardiens de prison. Il fut une époque où il existait un syndicat martiniquais d’inspecteurs de police qui avait développé un discours extrêmement responsable et sérieux sur la mission de la police en Martinique. Malheureusement, ce n’est plus le cas. Nous entendons un discours sécuritaire à faire pâlir de jalousie Marine Le Pen. Le policier qui pense que tous les gens qu’il arrête doivent aller en prison s’est trompé de métier et n’a pas compris ce qu’on appelle la séparation des pouvoirs. Entendre un syndicaliste pénitentiaire dénoncer un détenu comme étant un « caïd » ou mettre en cause « un lieutenant » ne peut qu’inquiéter quant au sens de sa conception du service public.

Il y a pourtant beaucoup à dire sur la situation de la police (mais aussi des douaniers et de l’administration pénitentiaire), sa manière d’être organisée et structurée (comment expliquer que l’antenne des TSV n’existe plus alors que ce serait le lieu le plus délinquant de FdF) et ses moyens. Il y a un vrai débat à mener sur les méthodes et les moyens. Espérons qu’un jour « nos » policiers comprendront qu’on ne peut « réprimer » dans un pays où il y a 32% de pauvres de la même manière que dans un pays développé.

Mais croire qu’il suffirait d’augmenter le nombre de policiers ou de gardiens pour répondre aux problèmes actuels en matière de violence est un leurre. Il faut sortir de la propagande, des sentiers battus, des revendications corporatistes pour prendre à bras le corps le débat sur la violence, la délinquance et trouver comment en sortir par le haut.

S’il faut commencer par quelque chose ou quelque part ce serait sans doute à l’école. C’est en ce lieu d’apprentissage que la question des violences (passage à l’acte, égalité homme/femme etc…) doit être être posée après que des pédagogues prenant en compte la réalité martiniquaise auront mis en place un enseignement qui ne pourra être le même qu’en Corrèze. A cet égard, le « débarquement » d’un recteur accompagné d’un préfet avec force policiers dans un lycée est le contraire de ce qu’il faudrait faire pour ne pas banaliser la violence.

Malheureusement, en l’état, nous sommes en présence de responsables qui « surfent » sur la violence pour faire passer leurs discours sécuritaires alors qu’ils n’ont ni la volonté voire la capacité à affronter avec courage cette question.

 

Raphaël CONSTANT

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