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QUESTIONS DE LANGAGE …ET DE VOCABULAIRE

par Titor DEGLAS

On oublia que, jusque dans les années 50, la Guadeloupe était faite de lieux-de-silence. En dehors des fêtes traditionnelles, des bals, du brouhaha des marchés populaires, des sorties de messes ou d’écoles, seuls les cris des animaux ou des oiseaux servaient de fond sonore aux échanges verbaux des gens. Puis ce silence (un séculaire silence colonial) fut progressivement violé par la TSF (de gros postes-à-galènes, qui privilégiaient plutôt les stations-radios émises de Cuba ou de Porto-Rico), par l’électrophone et les disques latino, par de puissantes chaînes et, à partir de 1964, par la télévision. En fin de siècle vint la téléphonie-sans-fil. Mais à ce climat de musiques, souvent tonitruantes, s’ajouta le bruit des voitures, d’une circulation bruyante en tout genre. Aujourd’hui, les écouteurs d’un portable ont quelque peu individualisé cette consommation musicale effrénée; pourtant le niveau sonore des villes ou des agglomérations rurales a très peu baissé: après minuit ou lorsque de fréquentes coupures d’électricité révèlent, en plein jour, d’étranges silences dans les alentours d’un lieu. Somme toute, malgré ce bruit, les paroles échangées révèlent toujours la conscience et, du même coup, l’inconscient collectif d’une «population» qui a du mal à se reconnaître comme peuple, à plus forte raison comme nation.

1. LIBERTE SUR PAROLE

Dans les temps anciens, avant-Guerre – an tan dÿab té tigason – la parole donnée avait quelque chose de sacrée. La vie rude, l’argent rare, les stigmates encore dures de l’esclavagisme dans les rapports humains et un analphabétisme ambiant faisaient qu’un engagement oral équivalait à un acte écrit, à une signature. Non que ce ne soit là, la nostalgie d’un «âge d’or», la misère et les luttes ancestrales contre l’exploitation féroce et raciste des colons avaient tout naturellement généré une solidarité que traduisaient et les convois et les cagnottes mutualistes pour faire face à une mort qui se voulait digne. Bref, la parole avait du poids, même s’il fallait également parler-pour-ne-rien-dire. La reconnaissance sociale demeurait forcément racialiste, après trois siècles de servitude exsangue: les mots nègre, négresse, mulâtre, z’indien, chabin, câpre (etc.) réglaient des préalables d’intercommunicabilité (c’est le terme à la mode). Aujourd’hui encore, il est difficile, y compris chez un jeune, d’échapper à cette grille de lecture raciste. Dire qu’untel est tout bonnement guadeloupéen (ou ne rien dire du tout) et que l’autre est français (s’il ne faudrait pas dire «métropolitain») reste un défi subversif, qui dépasse l’entendement! Sur un planisphère, la Métropole n’existe pas. Chez les anciens on disait «An k’ay an Fwans!» (Je m’en vais en France!). Chez les Grecs antiques et dans les dictionnaires il est dit: «État considéré par rapport à ses colonies, à ses territoires extérieurs». La Guadeloupe est alors une colonie-d’outre-mer! Si elle ne l’est plus, il serait bon alors de rappeler qu’elle fut «département» de 1794 à 1802, là où Bonaparte, Premier Consul républicain, rétablit l’esclavage en faisant plus de 10.000 morts, principalement  des citoyens-hommes. Ce sont d’ailleurs les femmes esclaves qui eurent la charge de recoudre et de reconstituer le tissu social jusqu’en 1848, de recréer une société matriarcale telle qu’elle existe encore, de nos jours.

Le mot «Métro» (à ne pas confondre avec celui de la RATP) a donné celui de «Négropolitain»: c’est un Français né en France d’ascendance guadeloupéenne et «mélanienne», car s’il n’est pas «de couleur» l’on voit mal où le caser. SARKOZY a bien fait un distinguo entre Français-de-souche et «Français récemment naturalisé»! La Constitution française a dû prévoir le coup!

Cela dit, il n’est pas juridiquement juste de contester à un Guadeloupéen son identité française. Il l’est administrativement qu’on le veuille ou non. C’est d’ailleurs l’ultime argument de ceux qui s’échinent à se dire «Français-de-cœur», comme pour répondre au général de Gaulle dans son fameux discours de la Place de la Victoire à Pointe-à-Pitre en 1965: «Ah que vous êtes français!» a dit le général. Comment? Il ne le savait pas? Alors, à cette époque, feu Victor CECILE, professeur de Lettres à Baimbridge (dont il convient ici d’honorer la mémoire) lui avait répondu en ces termes: «Si vous passez votre temps à dire à une chaise qu’elle est une chaise (!), à coup sûr celle-ci commencera à douter de sa nature de chaise.» Alors, on peut légitimement penser que lorsqu’un Guadeloupéen cite constamment le terme de «Métropole» de façon obsédante, voire inconsciente, il procède d’une aliénation linguistique. Alors, de petits malins croient pouvoir contourner cette AOC (Appellation d’Origine Contrôlée) en disant «l’Hexagone». Tout aussi ridicule!

2. PAROLE OPPRIMÉE

L’aliénation linguistique relève d’une vieille antienne, tant dans la Caraïbe francophone qu’en France. Dans une très récente publication sur le net et intitulée «L’aliénation linguistique» (fort à propos!), le linguiste Bernard GENSANE analyse les déboires de la langue française face au «sabir international» que constitue l’anglais, pour ne pas dire l’américain.

Il écrit ceci:
«Dans le monde d’aujourd’hui, l’anglais est devenu la langue seconde de millions d’individus, parce qu’en amont elle est la langue de la première puissance mondiale, la langue de Wall Street, de la CIA, du Pentagone, de l’OTAN, des marchés financiers, du FMI, de la Banque mondiale, de la diplomatie, de l’aviation, des trans-nationales à capitaux majoritairement américains et de leurs sœurs japonaises et chinoises (et bien sûr indiennes) qui font la conquête du monde en anglais. Sans oublier une bonne partie de l’internet et de la musique populaire».

La majorité des publications scientifiques se font également en anglais, parce que le monde des sciences anglosaxonnes pèse lourd. La modernité mondiale se fait à l’américaine (supermarchés, vêtements, designers, fast-foods, artistes, internet). Les Français de l’après-guerre se souviennent du choc culturel que fut pour eux l’«American Way Life» se déclinant en cinq objets symboliques: la jeep, le jazz, le jeans (les 3 J) auxquels s’ajoutèrent le coca-cola et le chewing-gum (les 2 C).

En Guadeloupe, sur Face-Book, la mode est à l’écriture anglaise qui se mélange au créole et au français!  Pour un non-initié, c’est parfois du charabia. Mais FANON, avec les expressions de son temps, dans «Peau noire masques blancs», avait déjà noté cette posture langagière du paraître: «L’Antillais qui revient de la métropole s’exprime en patois s’il veut signifier que rien n’a changé. On le sent au débarcadère où parents et amis l’attendent. L’attendent non seulement parce qu’il arrive, mais dans le sens où l’on dit: je l’attends au tournant. Il leur faut une minute pour établir le diagnostic. Si c’est à ses camarades le débarqué dit: «Je suis très heureux de me retrouver parmi vous. Mon Dieu, qu’il fait chaud dans ce pays, je ne saurais y demeurer longtemps», on est prévenu: c’est l’Européen qui arrive.»

Tout d’abord, cette aliénation s’entend par l’accent. À Paris, les journalistes à l’accent du Midi doivent apprendre à s’en débarrasser s’ils veulent faire carrière. C’est l’accent de l’Île-de-France, là où naquit le français, qui doit primer, car il s’y  trouve le pouvoir de l’argent et du politique. Très vite, hélas, des Guadeloupéens s’appliquent là-bas à prendre cet accent. À contrario, comment font alors ceux qui y ont vécu durant plus de vingt ans et qui ont gardé leur «accent créole»? En Guadeloupe, plusieurs cas pathologiques sont à considérer. Le premier, celui de l’accent «négropolitain» acquis dès la naissance en France même. Il y en a qui le perdent, mais il y en a qui le cultivent, parce que, dans la pratique, cela leur donne un certain prestige! Le deuxième concerne un immigré qui revient après un séjour relativement court en France. Il se met à parler avec application le français-de-Guadeloupe, mais aussi le créole, dans un accent que l’on sent tout de suite emprunté. Jusqu’à quand parviendra-t-il à «tuer » son accent guadeloupéen? Triste Tropique!  Le troisième cas relève assurément d’une psychiatrie ambiante. Il existe des gosses, dans des familles modestes, soit à l’instigation d’une tante, soit à celle d’un prof, qui se mettent à «rouler les r parisiens». Ce phénomène se retrouve plus fréquemment chez les filles qui sont généralement plus soucieuse de leur paraître.

De ce point de vue, RFO n’est pas en reste. Rares sont les animateurs et les animatrices qui n’adoptent pas ce fameux «accent parigot», à la longue. À croire également que si vous postulez un job au Morne Bernard, vous avez intérêt à changer votre accent ou bien «à retourner naître en banlieue parisienne»!  L’honnêteté oblige de considérer le cas des enseignants qui, en salle des profs, parlent «normalement» et qui, devant leurs élèves, font de l’emphase théâtrale avec accent étranger à la chef. On voit souvent des chefs d’établissement (cherchons plutôt le féminin!) s’exprimer à la télévision dans ce qu’ils croient être «la voix de son maître», alors que chacun sait qu’il s’agit d’un accent d’emprunt. A quoi cela sert-il?

Dans la réalité complexe, bilingue et diglotte, de la société guadeloupéenne, où le paraître langagier masque de l’inculture diplômante et des personnalités inconsciemment tourmentées (même lorsqu’elles se disent «bien dans leur peau»!), le choix du vocabulaire et l’utilisation de clichés-de-langue continuent à traduire ce mal-être, ce vasouillement sémantique.

3. PAROLE LIBRE MAIS NON LIBERÉE

Avant 1981, ce dont beaucoup de jeunes n’ont point idée, l’État français contrôlait de manière stricte  les ondes. L’ORTF régnait en monopole absolu. C’est la Gauche de MITTERRAND qui brisa les chaînes de la parole en France et, par contrecoup, dans les colonies. Des médias audiovisuels se mirent à fleurir et ils fleurissent encore. La langue créole explosa elle aussi, forçant la radio-télé officielle  à s’y mettre. Avec Canal 10, l’on connut tous les excès populistes et toutes les illusions politiciennes. Il fallut en passer par là!

Aujourd’hui, chassons le surnaturel, et il reviendra au galop! Prenons le cas des journaux télévisés, particulièrement celui de RFO-Guadeloupe. Il ne se passe pas d’édition où le mot «département» ne soit pas prononcé. Comme si le présentateur voulait rasséréner, sinon rassurer quelque pouvoir hiérarchique dominant sa carrière ou quelque communauté de téléspectateurs susceptible de le «suspecter». Mais ce vocable administratif devient  si ridicule dans la bouche de secrétaires-standardistes dans l’expression «Il est hors du département» que l’on a peine à croire que celles-ci puissent cogiter par elles-mêmes. Sûr qu’en France ou en Corse cela ne se dit pas!  Le poète RIMBAUD a souvent mis l’accent sur le formalisme du langage, comme si ce dernier pouvait devenir «un autre soi-même», un étranger au moi. De toute façon, lorsque l’Europe finira par exiger de la France la disparition des départements, il y aura bien des «malheureux» en Guadeloupe, car ils seront obligés de dire «région» ou «pays». Bien triste tropique!

Laissons de côté l’opposition entre «peuple» et «population», opposition que
n’a pas encore su médicaliser le Docteur GILLOT. Les expressions «peuple antillais» ou «culture créole» sont plus pernicieuses et subtiles. Elles font partie d’une entreprise politique constante visant à «folkloriser» ou à «naphtaliniser» le moindre élément de la Culture guadeloupéenne. L’exotisme touristique en est une. Que le touriste européen ou nord-américain ait un regard exotique sur une réalité tropicale qu’il visite, on peut l’admettre, si ça fait marcher le commerce. Mais que le Guadeloupéen lui-même adopte cette vision, il y a de quoi s’inquiéter.

Autrement, cette inquiétude a de quoi s’asseoir, dans un pays où l’on mange, par jour, des centaines de baguettes de pain, du raisin et des pommes comme en Europe, à croire qu’il y aurait, cachés  dans la nature tropicale,  des champs de blé, des vignobles et des pommeraies. Dans un pays où certains irresponsables de l’Éducation parlent de «vacances d’été»; où des enfants rêvent très tôt de voir la neige!

Les mots évoluent certes. Jadis, embrasser voulait dire «tenir dans des bras» et baiser, «embrasser». Le premier a remplacé le second et le second est devenu plutôt sexuel. Tout autrement fut l’attitude des colonisateurs européens qui ont distribué durant des siècles des noms géographiques à des lieux qui avaient déjà les leurs dans des langues autochtones et cela partout dans le monde. Le mot Antilles vient du portugais (cf. île fantôme du large ou îles d’avant le continent). Il fait doublon avec «Caraïbe» qui désigne un groupe d’Amérindiens, étant venu de l’Orénoque.

En fait, dans l’Entre-Deux-Guerres, en France, on appelait pêle-mêle les immigrants martiniquais et guadeloupéens «Antillais», à qui s’ajoutaient les Guyanais. On parlait même de «peuple antillo-guyanais» (sic)! C’était là une vision coloniale associant trois pays, trois peuples dans une destinée commune artificielle. Comme dans toute évolution sémantique, cette appellation s’est usée, embourbée à la longue dans un doudouisme artistique: Gilles SALA, Moune de RIVEL ou Henri SALVADOR en furent, plus ou moins à Paris, les porte-paroles musicaux. Qu’en reste-t-il  à l’usage? Le mot demeure dans sa forme nominale pour situer la partie géographique et insulaire de la grande Caraïbe: «Grandes Antilles» et «Petites Antilles», sans plus!

Quant au terme de «créole», on le trouve à toutes les sauces, quand on ne veut pas dire «guadeloupéen» ou «caribéen». L’étymologie est archi-connue. Les esclaves créoles, nés dans une habitation, s’opposaient aux esclaves bossales. Les sociétés créoles, depuis les plantations de Virginie jusqu’à Trinidad, en passant par la Louisiane et Haïti, représentaient les classes esclavagistes dans leur manière de vivre, sur l’exploitation extrême d’Africains et de leurs descendants.  En Guadeloupe,
le mot s’est finalement neutralisé entre «Blancs-Créoles» et Créoles tout court afin de les distinguer des nouveaux arrivants, les Indiens de l’Inde. À défaut de l’ancien cheptel humain, il s’est mis à qualifier nombre d’activités ou d’animaux issus de la colonisation, toujours par opposition à l’étranger: chien créole, case créole, cuisine créole, etc… Des écrivains martiniquais ont cru bon parler de «créolité» comme École littéraire, voire de quelque chose de plus anthropologique recouvrant la Caraïbe. Disons qu’ils ont été légèrement infiltrés par une idéologie «béké», par une vision sentimentale de l’Histoire des nations caribéennes.  Il existe une littérature martiniquaise d’expression française, tant mieux. Haïti, Guadeloupe ont  respectivement la leur. Toutes les trois ont en commun une certaine caribéanité, que l’on retrouve également chez les auteurs cubains ou sanluciens. Et le débat de se poursuivre dans des colloques à venir. Curieusement, c’est la langue créole à-base-lexicale- française et à-phonologie-africaniste qui crée, de ces peuples cités, la sous-jacence de leur solidarité artistique et culturelle. Question de langage et de vocabulaire!

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