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Tourisme

SAINT-PIERRE RESSUSCITEE

Hélène Clément sur www.ledevoir.com
SAINT-PIERRE RESSUSCITEE

S’il y a un endroit à visiter en Martinique, c’est bien Saint-Pierre. Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur ? Sa fabuleuse histoire, qui semble avoir pris fin le jour de l’éruption de la montagne Pelée, le 8 mai 1902. Le pire ? Les travaux d’urbanisation et d’embellissement en cours, qui dureront jusqu’en 2020. Mais un « pire » nécessaire pour la sauvegarde du patrimoine de cette ville « d’art et d’histoire » en attente de joindre les rangs de l’UNESCO.

Au Snack Bar Caraïbes, place Bertin, des touristes savourent leur café en regardant une yole de pêcheurs voguer sur la mer bleue. Ce matin-là, une douzaine de voiliers sont ancrés dans la rade. Sur la jetée, des promeneurs tirent le portrait de la montagne Pelée. Aucun nuage n’obstrue aujourd’hui sa cime. L’horloge de la Maison de la Bourse sonne 8 h.

 Nous sommes le jeudi 8 mai 2014, jour de l’Ascension. Il y a 112 ans, jour pour jour, heure pour heure, la montagne Pelée explosait comme une bombe atomique.

 C’était aussi un jeudi 8 mai, jour de l’Ascension. L’église du Mouillage était bondée, celle du Fort aussi. À ce même endroit, place Bertin, des dizaines de tonneaux de mélasse et de rhum étaient entassés en attente d’être chargés sur des navires. Saint-Pierre exportait alors 200 000 hectolitres de rhum par année.

 Dans la rade juste en face, Le Roraïma de la Québec Line — l’un des premiers cargos mixtes à vapeur — venait de prendre place au côté du voilier nantais Le Tamaya, en dépit d’une eau tapissée de cendre et d’une montagne couverte d’un nuage noir que le soleil peinait à percer.

 « Vous n’avez rien à craindre, c’est juste un mouvement d’humeur du volcan, dit, rassurant, l’agent portuaire. Il crache, il tousse depuis des mois, mais rien de grave selon les conclusions de la commission scientifique. De toute façon, vous êtes en mer, vous ne risquez rien. Et puis, le gouverneur Mouttet et sa femme sont en visite officielle à Saint-Pierre. N’est-ce pas sécurisant ? »

 Ce scénario sur l’histoire dramatique des passagers du Roraïma, écrit et raconté par Dominique Serafini et Patrick Sardi dans une bande dessinée filmée qu’on peut visionner au Centre de découverte des sciences de la terre, à Saint-Pierre, confirme que les habitants — et le gouverneur — ne veulent pas croire au pire. Même malgré de sérieuses alertes pendant deux mois : mouvements telluriques, rivières gonflées, odeur de soufre, coulée de boue… Puis, la ville tient des élections législatives cruciales le 11 mai. Il n’est donc pas question de l’évacuer, pas maintenant !

 Le dernier jour

 7h50. L’onde de choc est d’une telle violence que les Pierrotins n’ont pas le temps de fuir. Une nuée ardente s’abat sur la ville à 500 km/h et brûle tout sur son passage. En 90 secondes, 30 000 personnes et la capitale économique de la Martinique disparaissent sous les cendres.

 « La perle », « la reine », le « petit Paris des Antilles » qui, en 1900, possédait l’électricité, un tramway hippomobile, une Chambre de commerce, une trentaine de rhumeries, une maison coloniale de santé avant-gardiste qui traitait malades et patients par hydrothérapie, un jardin botanique et un théâtre construit sur le modèle du grand théâtre de Bordeaux, n’existe plus…

 Fort-de-France devient la nouvelle capitale économique de la Martinique. Saint-Pierre est rayée de la carte administrative le 10 février 1910, malgré les 3000 personnes installées sur ses ruines. La ville renaît le 20 mars 1923, mais la montagne gronde à nouveau en 1929 et en 1932. Les Martiniquais fuient cette localité comme la peste. Et c’est Fort-de-France qui grandira à sa place.

 Mais Saint-Pierre n’a pas dit son dernier mot. La cathédrale du Mouillage a été reconstruite, la Chambre de commerce aussi — et à l’identique d’avant le drame. Aujourd’hui Maison de la Bourse, ce bâtiment d’architecture créole reste l’un des témoins de taille du raffinement et de la prospérité de Saint-Pierre à la fin du XIXe siècle.

 Tout comme les petites maisons rue Isambert, l’église du Fort, le site du théâtre, qu’au fil du temps les archéologues ont exhumés. En 1990, la ville de 4000 âmes, souvent comparée à l’antique cité de Pompéi, est classée ville d’art et d’histoire par la Caisse nationale des monuments historiques.

 Un train nommé Cyparis Express

 Par contre, la visite de ces ruines n’est pas facile pour le visiteur. Très peu d’entre elles sont mises en valeur et les panneaux indicateurs sont quasi inexistants dans les rues de la ville. Et à moins d’aller à la pêche aux renseignements ou d’oser quitter les sentiers battus pour grimper de petites rues aux noms aussi charmants qu’intrigants, on risque de passer à côté de sites émouvants. Comme celui de l’église du Fort, avec ses fondations noircies, ses ruines et ses colonnes jetées en travers de la rue, qui donne l’impression que l’éruption de la Pelée date d’hier.

 À date, c’est à bord du petit train sur roues Cyparis Express qu’on découvre le mieux le « petit Paris des Antilles » d’avant 1902. Fernand Pain, le très intéressant guide de l’omnibus, commente en 60 minutes l’histoire de sa ville avec plein d’humour et bien de l’amour.

 « Qui était Louis Cyparis ? L’un des deux survivants de l’éruption de la Pelée, raconte-t-il. Un bagnard sauvé par sa prison — et le rhum. Brûlé gravement, il a été libéré après quatre jours d’attente et de cris avant de devenir célèbre en narrant son aventure au cirque Barnum. Il a pu témoigner de la puissance brûlante, incandescente, ignée et dévastatrice de la Pelée. »

 « Avant de monter à bord du Cyparis, en marchant dans Saint-Pierre, nous avions l’impression de parcourir un musée-cimetière à ciel ouvert, explique Monique Lapierre, aficionado de la Martinique. En revisitant à deux reprises les ruines selon l’itinéraire passionnant de Fernand Pain, nous avons fini par nous sentir des Pierrotins d’avant 1902. »

 Rues Victor-Hugo, Bouillé, d’Enfer, des Amitiés, de la Bonne Foi, du Précipice, boulevard de la Comédie… L’histoire coloniale de Saint-Pierre se lit dans toutes les rues de la ville. Ainsi qu’au Musée volcanologique Franck-Perret, le premier de l’île, ouvert en 1933 et qui permet d’apprécier en photos la ville d’avant et d’après le séisme.

 Autre hic : la ville de la Martinique la plus visitée le jour semble en déprime le soir. Bien que située à peine à 31 kilomètres au nord de Fort-de-France, pour la plupart des Martiniquais elle souffrirait d’une perception d’éloignement et d’une réputation dégradée en terme d’animation, par rapport au reste de l’île. On lui reproche son manque de vie, de ferveur et d’accueil après 20 h.

 Le grand projet

 C’est en partie pour pallier ces situations que Mission 2020, qui réunit deux programmes de redynamisation urbaine, le Grand Saint-Pierre au nord et L’Embellie Trois-Îlets au sud, a vu le jour en 2010. « Il est important de mettre en avant, et de manière originale, la richesse patrimoniale de ces deux fleurons de l’histoire et du patrimoine martiniquais », explique Serge Letchimy, initiateur du grand projet et président du Conseil régional de Martinique.

 « Il s’agit à la base d’un projet culturel qui va générer des restructurations urbaines, économiques et sociales, précise Patrick Chamoiseau, écrivain et directeur de Mission 2020. L’idée : définir pour ces deux villes un grand scénario culturel qui va entraîner la valorisation dynamique des ruines, du patrimoine bâti et des espaces naturels qui leur sont associés. »

 Depuis deux ans, le projet suscite beaucoup d’intérêt. La population a été invitée, par des consultations populaires, à s’exprimer sur l’avenir de leur ville. Si quelque 180 idées ont émergé de ces « ateliers de l’imaginaire », les Pierrotins s’entendent sur l’importance de respecter l’authenticité des lieux. Donc de l’entretien, oui, mais pas de réalisations monumentales ni tape-à-l’oeil pour attirer un tourisme de masse, qui selon Patrick Chamoiseau « tue l’idée du voyage ».

 Après deux ans d’échange et de consultation, le projet entre maintenant dans sa phase de mise en oeuvre. « Il fallait prendre le temps d’impliquer le plus grand nombre de Martiniquais et d’experts pour assurer la pérennité de ce qui sera mis en place », explique Patrick Chamoiseau.

 Les Pierrotins et les visiteurs peuvent donc s’attendre à ce que quelques chantiers viennent perturber la circulation routière et la vie quotidienne pour les cinq années à venir. Un mal nécessaire pour redonner à Saint-Pierre sa jolie baie et à la montagne Pelée un éclat international.

 Face au Snack Bar Caraïbes, une bouée rappelle aux plaisanciers que Le Roraïma gît là, entre 40 et 60 mètres. Interdit de mouiller à cet endroit. Il y aurait une trentaine d’épaves dans la rade, dont dix visitées par les plongeurs. « Elles sont les derniers vestiges de 394 bateaux enregistrées dans la baie de Saint-Pierre peu avant le jour fatal », écrivent Frédéric Denhez et Claudes Rives dans Les épaves du volcan, aux éditions Glénat.

 « Les épaves de la baie de Saint-Pierre font partie du patrimoine historique de la Martinique », explique Jacques-Yves Imbert, fondateur du club de plongée sous-marine Papa D’Lo et l’un des plus expérimentés guides de plongée de la baie de Saint-Pierre. « Elles sont connues dans le monde entier. La grande star est bien sûr Le Roraïma, qui s’adresse à des plongeurs de niveau 2. Mais L’Amélie, jolie aussi, est accessible aux débutants. »

 La mise en place d’un programme de protection de la zone d’échouage des navires qui ont sombré le 8 mai 1902 est l’une des illustrations de la volonté de préservation et de valorisation du patrimoine au coeur du projet du Grand Saint-Pierre. Dorénavant, les fantômes du Roraïma, de La Gabrielle, du Tamaya et des autres épaves avec leurs nouveaux habitants — éponges, gorgones, poissons aux couleurs clinquantes — n’ont plus à craindre de recevoir une ancre sur la tête…

 

Photo: Hélène Clément

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