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Sujets des épreuves d’admissibilité 2005

{{Dissertation en créole

16 mars 2005}}

L’usage de tout ouvrage de référence, de tout dictionnaire et de tout matériel électronique est rigoureusement interdit.

Durée: 4 heures

Vous commenterez et discuterez la proposition suivante en vous fondant sur des analyses précises de contes créoles, anciens et contemporains, issus de la tradition orale ou élaborés par des écrivains spécifiques :

Le récit merveilleux, dans les littératures occidentales, construit pour l'essentiel un monde imaginaire, en totale rupture avec la réalité et le vraisemblable, et ne portant donc aucunement atteinte au monde réel. Le fantastique, au contraire, y désigne l'irruption soudaine, dans le réel familier, de l'effroyable, l'apparition dans la réalité de tous les jours, d'un élément insolite, perturbateur.

Dans les contes créoles, le Surnaturel donne du sens au monde. Si on est souvent proche d'un univers merveilleux, les récits créoles ont cependant besoin à la fois d'un cadre réaliste, et d'une Surnature bien définie issue des religions ou bien d'un fonds légendaire qui est le lien identitaire fondamental. Dès lors, dans le traitement du surnaturel, les contes créoles croisent et mêlent les modèles, les références et les mémoires.

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{{Épreuve de traduction

18 mars 2005}}

L'usage de tout ouvrage de référence, de tout dictionnaire et de tout matériel électronique est rigoureusement interdit.

Durée: 4 heures

Toute la ville bruissait de ce récit. Il parvint aux oreilles de Madame d'Oeiras avant même que les compagnons de chasse de son époux l'eussent rejointe. La ruelle était pleine de monde et l'escorte, loin d'aider à se frayer un passage, obstruait la voie qui menait à la demeure de Monsieur d'Oeiras et ralentissait la marche de tous: les hommes, les chaises à porteurs, les amis, les ânes, les curieux, les canards, les charrettes de légumes, les paniers de poissons, les cris, tous entravaient la marche de chacun.

Madame d'Oeiras courait cependant dans les rues pleines de monde en hurlant. Elle appelait son mari, sortit de la ville. Avec une voix aiguë de démente, elle s'adressait aux arbres et aux roues des charrettes en criant le nom de son époux. Des passants parvinrent à arrêter sa course, sinon à calmer sa douleur. Ils la ramenèrent dans la ville, ses proches la reconduisirent à sa demeure. Là, elle ne criait plus, elle ne courait plus: elle entourait de ses bras le fauteuil de bois où Monsieur d'Oeiras avait coutume de s'asseoir et elle sanglotait et prenait à pleines mains ses cheveux.

La nuit tomba. Quand on annonça que le cortège était entré dans la ville, entouré de torches, des amis, des gardes, des clients, Madame d'Oeiras demanda qu'on l'aidât à se lever et qu'on la portât dans la ruelle; elle vit briller les torches dans la nuit; elle poussa un grand cri de nouveau.

Elle court soudain. Elle voit Monsieur de Jaume qui portait sur son épaule un des bois qui soutenait la natte de joncs, elle l'étreint, le supplie de poser le corps à terre, s'agenouille à ses côtés, approche les lèvres de la joue crevée de son époux, s'étend sur lui et s'évanouit.

Pascal QUIGNARD, La Frontière, 1992