Accueil

Théo Ananissoh : “A l’échelle du monde, un président du Togo est exactement comparable à nos chefs traditionnels”

Théo Ananissoh : “A l’échelle du monde, un président du Togo est exactement comparable à nos chefs traditionnels”

Dans le monde actuel, le Togo existe-t-il ? Y a-t-il un enjeu à la présidentielle du 22 février prochain ?  L’écrivain togolais Théo Ananissoh nous l’explique à travers cette tribune d’une très grande qualité par  sa vision décalée et sa  portée politique, nous invitant à changer de paradigme et abolir pour ainsi dire ce qui a caractérisé jusqu’à présent l’Etat en Afrique : la politique du ventre. Cette tribune intervient quelques semaines après la conférence de l’écrivain à la Foire internationale du livre de Lomé (FI2L) sur le thème du « Statut et fonction de la littérature en Afrique ». Elle succède à trois autres textes publiés par l’écrivain depuis la résurgence des soubresauts démocratiques en août  2017. 

De façon panoramique, ce texte éclaire la littérature d’un auteur patriote,  profondément préoccupé de la situation de son pays. Au moment où le silence des corps intermédiaires – le silence des pantoufles- est pire que le bruit des bottes qui saccagent les populations de la région centrale et prêtes à débouler sur les populations comme la soldatesque coloniale,  la plume de Théo Ananissoh nous commande de nous ressaisir : un autre chemin est encore possible. Lisez plutôt.

Président ! Président !

Au sujet du Togo et de sa situation politique, tout a été dit. Tout ce qu’une petite population démunie comme la nôtre peut a été tenté. Sauf le genre d’actions accomplies à la fin des années soixante-dix par Jerry John Rawlings au Ghana – c’est-à-dire un (double) coup d’État rageur accompagné de poteaux d’exécution pour des hommes politiques honnis qui ont trahi le destin national. Si donc tout a été dit, pourquoi écrire encore… quoi ? Pourquoi un énième propos sur ce sujet qui fatigue ? Parce que ne plus rien dire est en contradiction avec l’envie de rester vivant que nous manifestons encore et toujours. Puisque nous sommes vivants, que nous voulons continuer de vivre et que nous avons des enfants, nous devons continuer de dire, de réagir, de honnir, de haïr. De répéter des évidences.

Le 7 janvier dernier, l’homme qui, comme dit Tikpi Atchadam, a hérité du Togo comme un fils de paysan hérite d’un champ de manioc, a accepté avec « humilité » d’être le candidat de son parti à l’« élection présidentielle » prévue pour le 22 février prochain. Ce sera le quatrième « mandat » de suite. C’est lui qui a nommé les membres de la « Cour constitutionnelle » et ceux de la « commission électorale indépendante ». C’est lui qui a choisi ceux qui vont arbitrer un match qui l’opposera à des « adversaires » également de son choix régalien. Il y a quelques jours, l’ancien député Djimon Oré a demandé devant des micros de journalistes : Vous imaginez un opposant en train de prêter serment comme président dans un mois et demi ?

Que ce soit lui encore et toujours ou un supposé opposant qui est « élu » président du Togo dans quelques semaines, arrêtons-nous un petit instant et posons-nous cette question mineure : Que vaut le titre de président du Togo, au fait ? Quel contenu, s’il vous plaît ?

On nous laisse vivre sur cette terre par… charité en fait. Par désintérêt ou indifférence à notre présence sur la planète. Que vaut le président de gens aussi peu considérés ? C’est là la vision et le sentiment du monde que nous devons enfin laisser venir à notre conscience.

Le 3 janvier dernier, le président des États-Unis a fait tuer à l’aide d’un drone un des chefs de l’armée iranienne dans un pays étranger (Irak). L’opération a été diffusée sur les réseaux sociaux. Si on ne le savait pas jusqu’à présent, on est désormais informé que le chef d’un État ou d’une armée étrangère peut être assassiné à distance, aussi aisément que dans un jeu vidéo. En vérité, c’est depuis le 6 août 1945 et le bombardement atomique d’Hiroshima au Japon que tout territoire national a définitivement cessé d’être un sanctuaire. Jusque-là, pour attraper Béhanzin ou Samory Touré, il fallait y aller ! Risquer des hommes dans l’affaire. Les bombes sur Hiroshima et Nagasaki auraient pu être larguées sur Tokyo ou je ne sais quel autre endroit du Japon où réside l’empereur du pays. En termes clairs, on a laissé volontairement la vie sauve audit empereur. Depuis lors l’humanité sait confusément qu’elle vit pour ainsi dire à ciel ouvert, sans mur et sans fenêtre.

Ce qui a été commis là-bas peut l’être ici. Certes, en avril 2011, ils y sont allés pour attraper Gbagbo ; mais il était possible d’écrabouiller le président de la Côte d’Ivoire et ses derniers fidèles par un moyen proche de celui que Trump vient d’utiliser contre le commandant militaire iranien. Idem pour Kadhafi. Mais ils tenaient à humilier salement l’un et l’autre avant de les livrer à la mort ou à la prison. Le général iranien et ceux qui l’accompagnaient, eux, ont été tués net. Ils n’ont pas eu le temps de savoir qu’ils mouraient.

Les hommes n’aiment pas changer de paradigmes. Une question de confort. La réalité pénètre notre conscience et la modifie avec une allure d’escargot. (Ce que résume ainsi l’écrivain allemand Günter Grass : « Le progrès est un escargot » – « Der Fortschritt ist eine Schnecke. ») En dehors du territoire états-unien, russe, chinois, et otanien (en gros, Europe et Israël), quelle partie du monde aujourd’hui est à l’abri d’un drone tueur ?

Ça ne se passe pas qu’ailleurs. Si ça n’arrive pas au Togo (disons à Lomé 2, à Pya ou à Avévé), c’est qu’aucun commandant militaire du Togo ne les contrarie. Rappelons que les contrarier, ça peut être le fait de refuser de les laisser puiser gratuitement l’uranium qu’on aura découvert dans le sous-sol de Tchitchao ou d’Aklakou. On n’a pas encore tout découvert du sous-sol du Togo. Donc l’avenir n’est pas dit. Il n’est pas sûr que nous ne nous retrouvions un jour dans le dilemme de les contrarier ou de céder prudemment notre uranium ou toute autre ressource naturelle précieuse.

On nous laisse vivre sur cette terre par… charité en fait. Par désintérêt ou indifférence à notre présence sur la planète. Que vaut le président de gens aussi peu considérés ? C’est là la vision et le sentiment du monde que nous devons enfin laisser venir à notre conscience.

Au Togo, nous sommes préoccupés de garder le “pouvoir” à notre ethnie. Ô la grande ambition ! L’œuvre historique et grandiose ! Nous tuons quiconque proteste contre cela. Nous les chassons de leurs domiciles. Nous martyrisons femmes et enfants. Tirons avec fusil à lunette sur des gamins. Piétinons ce que les autres ont de sacré parce que c’est nous les meilleurs ! C’est nous les forts ! Entre nous, à côté du drone tueur Reaper de Trump, ne sentez-vous pas un peu que ce qui se passe au Togo est jeu d’enfant ? que c’est arriéré et fruste ?

La seule force, en vérité le seul pouvoir dont dispose un président comme celui du Togo est de martyriser ses « concitoyens » – d’être leur geôlier.

Depuis 1945, on vous dit qu’ils ont pu, à des milliers de km de leur base, cramer une ville entière, puis une autre avec des populations dedans si je puis dire ; qu’hier, ils ont appuyé sur un bouton et un général, un vrai a été réduit en poussière avec son véhicule blindé ; et vous, vous continuez de suer sang et eau pour construire une hégémonie tribale. C’est tout le projet qui vient à l’esprit ? Le progrès est vraiment un escargot. Si demain, on découvre dans la splendeur paysagère du mont Défalé un minerai rare et précieux ; ou bien vous les aidez vous-mêmes à se servir gratuitement, ou bien ils vous pulvérisent et se servent… gratuitement. Voilà le monde définitif qui vient. Le temps qui passe creuse vertigineusement l’écart j’allais dire anthropologique entre quelques-uns et les autres. Aujourd’hui ils peuvent tout nous infliger sans que nous ne puissions rien. Trump : Je tue votre général, je vous dis que c’est moi qui ai fait ça ; et si vous osez réagir contre moi, je réduis votre pays en cendres. Depuis mon bureau.

Cela peut surprendre de le dire, mais il y a aux USA, en Chine, en Russie et en Europe des gens aussi cruels et bellicistes qu’au Togo ; il y a là-bas aussi des suprématistes tribaux ; si ! Des gens capables, comme au Togo, de tuer des milliers de personnes pour refuser la liberté aux autres, de tirer sur un enfant en pleine rue pour terroriser. Et ces gens-là, eux, disposent non pas de machettes et de fusils à lunette comme leurs congénères du Togo, mais de drones et de missiles inimaginables. Qu’ils s’avisent un jour de prendre le Togo et son régime tribal comme cibles n’est donc pas une vue de l’esprit.

A la fin du XIXè siècle, il a fallu des années, de gros efforts et de coûteuses pertes en vies humaines pour venir à bout de Béhanzin ou de Samory. Aujourd’hui, Lomé est pulvérisable en un clic. Quelque chose trahit chez les Africains la croyance obstinée qu’on finira un jour par les laisser vivre en paix. En dépit de tout bon sens.

C’est quoi un général de l’armée iranienne désormais ? Un général de l’armée togolaise ? Un président du Togo, c’est quoi au juste face à ceux qui ont de tels moyens ? Et demain, qu’en sera-t-il ? Boko Haram surgit au nord du Nigéria ; depuis des années, l’armée de ce pays, qui doit être plus puissante que celle du Togo, n’en vient pas à bout. C’est à la fin de l’année dernière que les autorités nigérianes ont exhibé avec fierté des chars de combat fabriqués dans des usines locales. Des chars fabriqués sur place ; soixante-quinze ans après Hiroshima.

L’assassinat en direct du général iranien est un message au monde. Le monde en dehors de la Russie et de la Chine. C’est fini la blague des États (de merde, dixit Trump) et des prétentions infantiles à une égalité de souveraineté avec nous ! Shit ! D’ailleurs, pour ses vœux de nouvel an ou presque, Poutine, le président russe, a dévoilé au monde un arsenal sophistiqué et a prévenu : « Personne ne voulait nous écouter (…). Maintenant vous feriez mieux d’écouter. »

Il n’y a donc aucune souveraineté pour nous ? Aucune sécurité pour nos vies ? Mais alors… Tous ces officiers galonnés ? Tous ces camps militaires ? Et Lomé 2, c’est quoi ? Et le convoi présidentiel frénétique qui écrase une pauvre jeune passante dans Lomé ?

Rien.

… je m’imagine parfois citoyen et écrivain ghanéen. Je me vois écrivant en anglais. Et comme Rawlings a fait le bon job de régénérer ce pays, je suis à Accra, libre de parole et de pensée, et m’adresse à des concitoyens ayant aussi l’esprit libre – et ayant échappé aux prisons ethniques

Le présidentialisme qui excite tant les Africains, remarquez-le, existe… très peu en Occident. Aux États-Unis, en France, en Russie… Ajoutons avec des guillemets la Chine. Dans les autres États prospères du monde, c’est le régime parlementaire. En Europe du Nord où le climat n’est pas clément mais où sans doute la prospérité sociale est la plus équitablement répartie, c’est le régime fondé sur le pouvoir du parlement. Qu’est-ce à dire ? Que le pouvoir y est collectif. Collectif, pas clanique ; y compris aux USA, en France et en Russie. Si ! Formulons avec clarté : en ce XXIe siècle, ceux qui pulvérisent ou atomisent les autres et qui se protègent si bien jouent très collectif. Seuls les faibles et les tuables comme des poussins croient pouvoir jouer perso ; avec l’immaturité et l’innocence de celui qui ne voit pas les fauves tout autour de lui. Seuls les Africains s’obstinent à jouer Mhoi-Ceul pour reprendre le titre d’une pièce de théâtre de Bernard Dadié. C’est très logique tant les frustrations et les complexes empêchent efficacement ceux qui en souffrent de coopérer et de s’organiser. En cinq ans, en raison de cette affaire de Brexit, la Grande-Bretagne a changé trois fois de Premier ministre. La chancelière d’Allemagne négocie avec tous les autres élus pendant des mois avant de se voir confirmée comme telle. Ils jouent collectif parce qu’ils savent eux-mêmes que les moyens de guerre qu’ils ont développés rendent désormais caduc ou vide de sens réel le présidentialisme prisé par les Africains comme nous en offre l’exemple en ce moment au Bénin un coquet et vaniteux. La seule force, en vérité le seul pouvoir dont dispose un président comme celui du Togo est de martyriser ses « concitoyens » – d’être leur geôlier. Même ça, on ne le lui permet que s’il est soumis envers eux. Vis-à-vis de l’extérieur, il est dépourvu de tout pouvoir. Il ne peut protéger le pays dont il est dit président et ses habitants d’aucun danger ou outrage extérieur. Lui-même achète sa sécurité avec sa bonne docilité. Soyons sincères entre nous : un président du Togo aussi démuni, aussi dépourvu vis-à-vis du monde, c’est un président pour rire ; sans vouloir offenser qui que ce soit.

Et on tue et on s’entretue pour ça.

La tâche de l’esprit est d’arriver à faire comprendre et surtout à faire sentir à tous que seule la légitimité et l’adhésion des Togolais donneront une noblesse à cette fonction. Le mot « président » n’est pas un verbe, certes, mais je voudrais oser formuler qu’il n’est pas intransitif. Ce mot a toujours implicitement un complément. On est toujours le président de… quelque chose. C’est ce quelque chose qui fait tout le contenu, toute la valeur ou pas du mot président.

Nous sommes neufs. Le présidentialisme nous est jouissif. A une époque où la chose n’a plus de sens. La nature des armes fait la nature des rapports que les hommes ont entre eux ; même quand ils ne sont pas voisins ou en contact. Le pouvoir politique souverain en Afrique a pris fin avec la capture des Béhanzin ou Samory. A tout moment, on peut arraisonner l’avion présidentiel du Togo et faire prisonnier son occupant. A l’échelle du monde, un président du Togo est exactement comparable à nos chefs traditionnels. Ça a le même non-prestige, le même non-pouvoir de faire. Et la même prodigalité en progéniture. Point.

Président est un mot qui nous enfièvre en Afrique. Nous y mettons du quasi-divin. Partout sans cesse, on veut être candidat à l’élection présidentielle. Le grand truc. Parce qu’on voit faire cela aux États-Unis ou en France. En Côte d’Ivoire, ils sont une demi-douzaine – chaque chef de parti politique ! Celui qui est mieux soutenu (comme la corde soutient le pendu) par l’étranger, préventivement, emprisonne, tue, chasse en exil ceux qui veulent être président comme lui. C’est la baguette magique. Pour changer la vie, il faut être président. Peuples neufs. Peuples naïfs.

Comme ma grand-mère paternelle vient du pays anlon à l’est du Ghana, je m’imagine parfois citoyen de ce pays et donc écrivain ghanéen. Je me vois écrivant en anglais. Et comme Rawlings a fait le bon job de régénérer ce pays, je suis à Accra, libre de parole et de pensée, et m’adresse à des concitoyens ayant aussi l’esprit libre – et ayant échappé aux prisons ethniques. Je leur dis et redis ceci : le Ghana et le Nigéria sont de facto des îles entourées de semi-colonies. La tâche géopolitique urgente est de faire cesser cela – cette insularité artificielle. Il nous faut joindre le Ghana et le Nigéria. Mais il y a le Bénin et le Togo entre nous, me rappelle-t-on ! Je rétorque : ce sont deux petits territoires dont les peuples et les langues sont les mêmes que les nôtres. Fédérer ces quatre pays est l’avenir. De gré ou de force. La sécurité de tous l’exige. Nos racines profondes doivent prévaloir sur les divisions coloniales. Et puis, voyez l’état d’arriération où ils sont maintenus ! Pas de liberté civile, pas de monnaie à eux. Le Togo ? 6 à 7 millions de personnes qui sont la propriété d’une famille ! En plein XXIe siècle !

Je sais qu’on pense ainsi au Nigéria et au Ghana. J’en suis convaincu. Et cela adviendra, parce que c’est la seule voie de salut possible.

Théo Ananissoh, écrivain.

 

Post-scriptum: 
heo Ananissoh, écrivain togolais, au Salon du Livre et de la Presse à Genève en Suisse le 1er mai 2015. (Photo by Jean-Marc ZAORSKI/Gamma-Rapho via Getty Images)