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UNE CULTURE EN HERITAGE

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Patrick Chamoiseau fait de l’absence d’une mère matière à méditation.

Comment survivre à cette « absence fondamentale »que constitue la mort de la mère ? se demande le narrateur du dernier roman de Patrick Chamoiseau. En risquant « une parole, […] sans mander de répondeurs, juste soucieux de respirer et de sourire aux souffles de ce qui n’est nulle part et qui pourtant subsiste ».

 

Dans La matière de l’absence, l’écrivain amorce une longue méditation, en compagnie de sa soeur aînée surnommée La Baronne, sur l’héritage laissé par Man Ninotte et sur la culture antillaise, qu’il présente comme une combinaison de traces, ces « mélanges en précipitations », ces « marques jamais monumentales » qui font les paysages.

 

Cette culture, Chamoiseau la retrouve dans la présence du conteur créole, dont le récit se situe tout autant dans ce qu’il dit que dans ce qu’il ne dit pas, mais aussi dans les allées et venues des pacotilleuses, ces femmes qui voyagent sans cesse dans la Caraïbe pour tenir un « commerce mobile ». La cale négrière est également là, tout comme l’impact de ceux que le poète martiniquais Édouard Glissant a désignés comme des« migrants nus », dont la première nécessité était de survivre à la traversée, « dans l’ardeur de renaître, sans espoir de retrouver la communauté perdue, ni même de reconstituer une nouvelle communauté ».

 

Le roman est un genre que l’auteur définit comme un art labyrinthique, « le lieu d’une errance sans victoire, d’une éternité pleine d’instants démesurés et autant savourés »…

 

Parmi les passages les plus remarquables, ceux qu’il consacre à Man Ninotte, dont le portrait est disséminé dans chacune des parties du livre. Le narrateur décrit d’abord l’onde de choc ressentie à la nouvelle de son décès : « Comment vérifier si quelque chose avait changé dans l’ordonnance du monde ? Mais tout était en place. Atténué, et comme anesthésié, mais parsemé de précisions aiguës quasi involontaires. » Autre constat : « au moment de l’annonce, l’instant nous avait avalés ». Le « nous » renvoie ici à « la grappe », c’est-à-dire les enfants que la mort avait jetés « hors de l’espace et du temps ». Car « tant qu’elle avait été là, il nous avait été encore possible d’être des enfants ».

 

Man Ninotte était une femmeénergique, « guerrière » au coeur tendre, dont l’auteur-narrateur avoue s’être inspiré pour la Marie-Sophie Laborieux de Texaco (prix Goncourt, 1992). Cette femme avait un adverbe préféré : « catégoriquement », qu’elle répétait à souhait. Elle obligeait les siens à aller à la messe le dimanche, mais elle-même ne mettait jamais les pieds à l’église. Elle entretenait avec « l’âme du monde une complicité active » et « savait mieux que personne faire blanchir ses draps ».

 

Elle aimait chanter le répertoire de Tino Rossi et dispensait la joie : « La photo de Man Ninotte debout à nettoyer son poisson montre bien l’éclat rieur de son regard, pas simplement un sourire à celui qui la photographie, mais un contentement de vivre qui monte du plus profond […] Nous n’étions pas tristes ! »

 

À travers les rituels de deuil et au fil de ces pages qui constituent un mémorial à portéelégendaire s’accomplissent une célébration de la vie et un hommage à la beauté du monde dans une conscience émue de ce qui commence sans fin.

 

Redevenu le Négrillon de son enfance, Patrick Chamoiseau avoue connaître le malheur de ne pas être poète, et la grâce de le désirer. Il a réuni dans La matière de l’absenceun « langage de sensations, alphabet de petites ondes mentales » qui lui permet de redessiner le paysage dans la lumière du matin.

Post-scriptum: 
Photo: Patrice Coppee Agence France-Presse La mort est aussi un carburant vital dans l’œuvre du romancier. Lettres francophones La matière de l’absence Patrick Chamoiseau Gallimard Paris, 2016, 365 pages

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