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Une guérilla brésilienne sous omerta - ENTRETIEN avec GUIOMAR DE GRAMMONT

Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES
Une guérilla brésilienne sous omerta  -  ENTRETIEN avec GUIOMAR DE GRAMMONT

On a entendu parler des dictatures de l’Amérique du Sud et des guérillas qu’elles ont engendrées. Mais qui connait le putsch militaire survenu au Brésil en 1964 et la guérilla de l’Araguaia ? Les guérilleros de l’Araguaia étaient une poignée, quelques dizaines d’étudiants communistes aidés des paysans qu’ils avaient réussi à enrôler. 10 000 soldats furent chargés de les réduire à jamais.

 

Guiomar de Grammont, universitaire et écrivaine brésilienne, a choisi en 2015 de sortir de l’oubli cette page de l’histoire de son pays par le biais d’une fiction : Les ombres de l’Araguaia (Editions Métailié, 2017).

 

 

Leonardo, un jeune homme idéaliste,  a disparu sans que l’on sache ce qu’il est devenu au terme de son entrée en clandestinité dans la région de l’Araguaia. Cette incertitude mine ses parents et sa sœur Sofia.


Trente ans plus tard, Sofia, se voit remettre un cahier écrit à deux mains. Une femme y relate la vie menée dans une magnifique forêt inextricable, son apprentissage des techniques de survie et son expérience de la guérilla. Puis dans le même cahier mais à un moment différent, un jeune homme traqué décrit son errance dans la même zone hostile.

 

C’est le début d’une enquête captivante menée par Sofia et racontée dans un style alerte. Il est impérieux pour elle de connaître la vérité sur la disparition de son frère. Elle cherchera à savoir même quand elle comprendra que la réalité risque d’être déstabilisante, choquante.    

 

 

Guiomar de Grammont a répondu à mes questions.

 

Marie-Noëlle Recoque : Comment avez-vous eu connaissance de cette guérilla effacée de la mémoire de vos compatriotes ?

Guiomar de Grammont: Je faisais ma licence en Histoire à l’université et un jour, dans une brocante de livres, je suis tombée  sur une revue faite « en cachette », en 1978, sur la Guérrilla de l’Araguaia. Dans cette publication, le journaliste Palmério Dória et l’historien Sergio Buarque de Holanda ont interviewé le guérillero José Genoíno. Il a échappé juste parce qu’il a été mis en prison au début de l’invasion des militaires et ils l’ont beaucoup torturé pour lui faire raconter tout ce qu’ils voulaient savoir. En 1978, il venait de sortir de la prison et avait encore beaucoup de peur. C’était encore dangereux de parler sur ce sujet et personne ne connaissait la guérilla de l’Araguaia. J’ai lu la revue, fascinée. J’étais persuadée que mon père, assassiné en 1975, avait connu ces guérilleros. Pourtant, mon père était géologue et cherchait des mines de pierres précieuses proches de la région de l’Araguaia. C’est le sujet de mon prochain livre.

M-N.R.  Pourquoi vous a-t-il semblé important de rompre avec l’omerta qui a plongé  cette page historique dans l’oubli ?

Guiomar de Grammont : Je pense que tous ces problèmes qu’on vit actuellement au Brésil sont attachés au fait que nous n’avons pas ouvert les archives, on a refusé de juger les responsables. Nous nous avons laissé aller dans cette bulle d’illusion créée par les médias, compromises avec les groupes les plus privilégiés de la société brésilienne. Paul Ricoeur et aussi Hannah Arendt ont écrit que ce n’est qu’après avoir construit un récit sur le passé, que nous pouvons recommencer à vivre. Le pardon de Hannah Arendt, que mon personnage Marcos rappelle qui n’a rien à voir avec le pardon chrétien, est une catharsis indispensable provoquée par la mise au jour de la vérité. Nous n’avons pas raconté l’histoire du point de vue des victimes : aucune personne n’a été jugée pour quoi que ce soit par rapport à ces événements. J’ai publié mon livre en 2015 et il a été tristement prophétique : le gouvernement autoritaire et fasciste que nous avons au Brésil aujourd’hui veut réécrire à l’envers l’histoire du Brésil, comme si les militaires étaient les héros et les guérilleros, les vilains. Malheureusement, nous sommes condamnés à vivre les conséquences de notre négligence et de notre lâcheté.

M-N.R. : Selon vous que faut-il retenir de l’épopée que vous avez racontée ?

Guiomar de Grammont : D’abord, l’amour par la forêt amazonienne, croisée par la rivière Araguaia. La forêt devient un autre personnage du roman : elle chuchote, elle pèse, elle bouge, elle l’entoure… J’ai essayé de la créer vraisemblable et mythique en même temps. Elle peut être le symbole de la mémoire, mais non seulement de son côté obscur et funèbre, mais de la richesse de ses fleuves et de ses références. C’est une forêt aussi onirique que le Tahiti de Gauguin, mais pleine des périls, des difficultés et des défis. Comme la vie, d’ailleurs. 

D’un autre côté, la dernière révélation du roman, que je ne peux pas raconter, bien sûr, montre que le message que j’ai voulu passer au lecteur est surtout pacifiste. Je suis pour l’élimination des armes dans notre planète. C’est un corps martyrisé celui qu’on retrouve dans mon roman et la plus extrême souffrance à laquelle il peut être soumis est sa disparition. Le corps de guérilleros de l’Araguaia ont été torturés, tués, mutilés, brûlés… Pour reprendre Antigone, mon modèle, ils ont été laissés au ciel ouvert dans la forêt pour que les animaux, ça veut dire, les chiens affamés, les dévorent. La plupart des corps des disparus de l’Araguaia n’ont jamais été retrouvés. Et à cette déclinaison charnelle correspond aussi une animalisation des hommes qui l’ont provoqué : les militaires et les chasseurs engagés pour apprivoiser et éliminer les guérilleros. 
 

M-N.R. Quelle a été la réception de l’ouvrage dans votre pays ?

Guiomar de Grammont : J’ai eu une bonne réception de la part des critiques littéraires, mais mon livre a été reçu avec méfiance de tous les côtés, parce qu’il révèle aussi l’autoritarisme et les erreurs de groupes d’extrême gauche. J’ai voulu montrer qu’il n’y a pas des héros, nous sommes tous des êtres humains, terriblement humains. J’ai été aussi menacée par des groupes d’extrême droite au moment des élections de 2018, parce que je me suis fortement engagée contre les gens que sont aujourd’hui au pouvoir.  

 

M-N.R. Vous vous attachez à faire connaître la littérature de votre pays. Quels ouvrages considérez-vous comme incontournables ?

Guiomar de Grammont : Il y a plusieurs ouvrages exceptionnels d’auteurs contemporains du Brésil, traduits en France, comme Adriana Lisboa, Luiz Ruffato, parmi d’autres. Je conseille particulièrement « La femme qui écrivit la bible", de Moacyr Scliar et « Deux frères », de Milton Hatoum, un roman extraordinaire. Parmi les classiques, "Mémoires posthumes de Bras Cubas", de Machado de Assis et "La passion selon GH", de Clarice Lispector. Tous les livres de ces auteurs sont merveilleux.

Propos recueillis par Marie-Noëlle RECOQUE DESFONTAINES, le 8 mai 2020.

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