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Dépendance, indépendance, interdépendance

VII/ CENTRE STATIQUE ET CENTRE DYNAMIQUE : ETUDE DU CAS DE LA FRANCE METROPOLITAINE

par Jean Bernabé

J’emploie en toute liberté l’adjectif « métropolitain » pour caractériser la France dans son rapport à la Martinique, n’en déplaise à la plupart des indépendantistes. On le sait, de façon très paradoxale, ils répugnent à l’employer, alors que, bizarrement, les départementalistes eux-mêmes ne le rejettent pas. Pourtant, ces derniers devraient refuser un terme exprimant un lien colonial dont ils récusent l’existence. Les indépendantistes, eux, préfèrent dire : la France. Pourquoi ? Parce que cette dénomination pose un pays souverain en face d’un autre pays appelé selon eux à être souverain (la Martinique). J’ai dit dans une précédente chronique ce que je pense de ces anticipations fantasmatiques et de ce qu’elles génèrent de déni de la réalité, préjudiciable au développement de la cause indépendantiste elle-même. J’utilise donc le mot « métropole », parce que tout pays en situation coloniale a une métropole.

Tout cela étant dit, je crois abusif et contraire à la vérité de voir en la Martinique d’aujourd’hui une colonie de même nature que celle d’avant la loi de départementalisation de 1946. Cette loi s’est voulu {{une loi de décolonisation}}. Il s’agit d’une décolonisation par intégration. Mais une telle décolonisation, pour des raisons essentiellement structurelles sur lesquelles je reviendrai dans un prochain article, ne pouvait pas aisément être menée à son terme. L’honnêteté nous impose de constater la rémanence d’importants relents coloniaux à la Martinique. La lutte contre leurs effets justifie pleinement le combat des autonomistes et des indépendantistes. À condition, bien sûr, que cette lutte ne se trompe ni d’enjeux, ni de cible ni de moyens.

J’ai précédemment présenté le centre, dans une acception dynamique comme résultante de forces en mouvement et se situant, par là même, à la jonction du pouvoir et du contre-pouvoir. Vu sous cet angle, il est le lieu politique où s’opère la gouvernance. GISCARD D’ESTAING ne disait-il pas que la France devait se gouverner au centre ? Peut-être n’avait-t-il pas pris l’exacte mesure de son propos, que manifestement il réduisait à la vision statique et particulière que j’ai dénoncée dans mon dernier article comme étant une représentation purement fantasmatique et figée. En réalité, c’est {{toute gouvernance}} qui se fait au centre, je veux dire au centre dynamique, ce lieu où s’affrontent les forces contraires à l’œuvre dans une société. Si l’assertion de GISCARD D’ESTAING, quoique réductrice dans le champ qu’il lui assignait, comporte une part de vérité, on ne peut découvrir cette dernière qu’en écartant précisément la dimension statique et, par voie de conséquence, éminemment simplificatrice, de la conception traditionnelle du centre, qui est la sienne.

La mandature giscardienne, on le sait, correspond en grande partie à la fin des « trente glorieuses », époque de relative stabilité, où le centre statique et géométrique pouvait correspondre à ce que j’appelle le « {{centre dynamique}} ». Cela signifie qu’il y a lieu de distinguer deux types de paysages politiques : l’un {{statique}} (apparent) et l’autre {{dynamique}} (caché). Le centre dynamique peut se trouver à n’importe quel endroit de l’éventail politique. Aussi bien aux extrêmes qu’ailleurs. Il se trouve précisément qu’en 1981, suite à la première crise pétrolière, la situation sociale en France était devenue si difficile que sa gouvernance ne pouvait plus relever d’un centrisme statique et géométrique. Ce fut une des causes du succès de François Mitterrand. Dans le cadre d’une démocratie représentative, les enjeux politiques, on le constate, passent de droite à gauche et inversement. Du coup, ce que l’on appelle {{l’alternance démocratique}} n’est autre que le déplacement du centre dynamique sur l’échiquier. Un certain sens de la prestidigitation aura permis à Mitterrand de faire deux mandats, c'est-à-dire de maintenir le {{centre dynamique}} dans un glissement du centre gauche statique vers centre droit statique.

Si on prend le cas de la Révolution Française, on peut constater que le centre dynamique est passé tour à tour du positionnement montagnard au positionnement girondin, alors que la droite, privée (et pour cause !) de gouvernance, était représentée par les royalistes. La rupture de l’équilibre des forces contraires peut ruiner une gouvernance et la remplacer par une autre, consécutivement au déplacement corrélatif du {{centre de gravité politique}}. De même, dans la révolution russe de 1917, le centre dynamique est passé du positionnement des mencheviks à celui des bolcheviks. Cela n’a pas été sans conséquence. Pour ce qui est de la France, si on considère sa situation politique sous occupation allemande, on constate le centre de gravité s’est déplacé vers l’extrême droite, sans pouvoir être contrebalancé par les forces de gauche, elles, extérieures au jeu politique et pour cause ! Maquis oblige. Cette période est, en fait, une période dictatoriale où les forces d’extrême droite l’emportent. À la libération, les forces de gauche viendront les contrebalancer. En d’autres termes, compte tenu de ce que le centre peut se trouver aux extrêmes, si, derrière les apparences portées par les étiquetages traditionnels, on s’applique à décrypter la dynamique politique, on se rend compte que la notion de centre ne saurait exister comme telle, indépendamment du jeu complexe in vivo des forces de gauche et de droite.

On comprend aisément pourquoi l’utilisation en France de l’expression « Nouveau Centre », auto-désignation s’appliquant à ceux qui sont allés à la « soupe sarkoziste », est une imposture dans la mesure précisément où elle ne peut se référer qu’au centre statique. Dans cette perspective, la notion de nouveau centre est loufoque, puisque précisément le centre ne peut pas à la fois être statique et bouger (en raison d’une nouveauté proclamée et non prouvée). Dans la nouvelle perspective que je développe, pour le curseur du Nouveau Centre, a glissé du centre vers la droite, par rapport au centre statique traditionnel. Par ailleurs, qui pourrait se vanter de pouvoir expliquer en quoi ce « Nouveau Centre » a construit une idéologie marquant un renouvellement de sa pensée politique ?

Le ralliement au vainqueur et l’(auto)-dénomination qu’elle entraîne pour le nouveau parti, si on se réfère à ma notion de {{centre dynamique,}} comportent toutefois une vérité, que voudront obstinément ignorer, j’en suis convaincu, les prétendus « nouveaux-centristes » : le choix qu’ils ont fait est on ne peut plus opportuniste. Il correspond, je le redis, au glissement vers la droite corrélatif du succès de SARKOSY aux élections de 2007, avec, correspondant au centre de gravité politique, un curseur situé bien au-delà de la posture et de la gouvernance chiraquienne. Le président de la république actuel fait même plus que flirter avec l’extrême droite, comme en témoigne la récente intégration à l’UMP de Philippe de VILLIERS. C’est grâce à la résistance des forces (ou contre-pouvoirs) de gauche que le glissement du pouvoir vers la droite n’est pas encore plus prononcé. Cela ne signifie pas que la gouvernance de Sarkosy n’est pas aussi confrontée à des contre-pouvoirs de droite (lepéniste d’un côté et villepiniste, de l’autre).

Un exemple fort intéressant, me semble-t-il, mais qui, il y encore peu m’eût paru improbable pour illustrer une telle thèse, vient confirmer mon analyse : il s’agit du cas BAYROU. Il est certain que lui, il n’est pas allé à la soupe. Certains peuvent y voir la marque d’un dessein imputable à la foi qu’il aurait en son destin présidentiel. N’ayant (j’en suis intimement convaincu) jamais voté comme lui, ni pour lui (cela, je ne le sais que trop), je puis me permettre de faire de son cas une analyse qui présente l’avantage de confirmer mon point de vue pour le moins décoiffant sur ce concept « politologique » nouvelle manière de centre. Son essai (*), Abus de pouvoir (que je recommande vivement à toute personne intéressée par la vie politique en général et en France, particulièrement), aura été pour moi extrêmement éclairant, à cet égard. Sa lecture a déclenché dans ma réflexion des questions fondamentales. Fondamentales, en ce qu’elles sont au fondement des choix urgents que doivent faire les dirigeants du monde, s’ils veulent éviter la catastrophe.

François BAYROU, ancien candidat à la présidence de la république française, est président du MODEM, {{mouvement}} (le mot n’est pas insignifiant, vue ses connotations dynamiques !) labellisé centriste, dans l’acception statique de ce terme. À ce titre, ledit mouvement a droit, dans le système de représentation intersubjective du paysage politique français, à une mention spéciale (centre droit), par opposition (ou symétrie ?) avec le parti des Radicaux de gauche. En écrivant cet ouvrage, BAYROU n’avait certainement jamais imaginé que la lecture de son livre pouvait être de nature non seulement à subvertir le concept classique de centre, mais encore de le déconstruire puis de le reconstruire comme élément incontournable de toute gouvernance. Subversion encore toute théorique, car je ne suis pas assez prétentieux que d’imaginer mes élucubrations entérinées toutes affaires cessantes par le monde politique du microcosme parisien. D’autant que je ne suis pas sûr que mes propos, si marginaux, si périphériques soient-ils par rapport à l’« Establishment », ne soient pas objectivement en contradiction avec les ambitions de bien des politiciens, qui n’auraient de cesse, si d’aventure ils en prenaient connaissance, d’en réduire à néant la portée, par la seule vertu de leur mépris.

Par ailleurs, s’il est vrai que CHIRAC aurait pu tout aussi bien avoir fait carrière à gauche et STRAUSS-KAHN à droite, on peut parfaitement imaginer un BAYROU entrant en politique à gauche. Mais, à la vérité, mon propos ne se situe pas à ce niveau plus ou moins aléatoire des appartenances et obédiences des hommes politiques des classes moyennes, dans la France d’aujourd’hui. Il est bien plus fondamental que cela. D’autre part, le même BAYROU passe pour venir d’un milieu paysan. Pour moi, le mot « paysan » ne veut rien dire, en soi. Je connais trop le fossé qui existe entre un petit paysan et un moyen paysan et entre ce dernier et un gros paysan. Là encore, quel que soit le niveau de l’extraction rurale de ce leader politique, cette information ne présente pas davantage d’intérêt pour ma démonstration, laquelle entend se nourrir du contenu de l’essai qu’il a produit et non pas de la biographie de son auteur.

Voilà un ouvrage qui, constituant une des critiques les plus radicales, à ma connaissance, du sarkozisme en vigueur, ne se borne pas au registre de la dénonciation critique et de la stigmatisation, mais ouvre, avec une voix étonnamment prenante, des chemins inattendus d’une France prochainement relevée, d’un pays solidaire, ancré dans le respect de la devise républicaine, fidèle à une laïcité de bon aloi, et porteur d’un message dont les accents n’auraient pas été reniés par les grands noms de gauche humaniste. Alors BAYROU a-t-il quitté le positionnement étiqueté « centre droit » ? On aura compris, à la lecture de mes précédentes analyses qu’une telle question est sans la moindre pertinence, puisque la vision statique de la vie politique – que je récuse – nous enfonce dans l’irréel, le fantasmatique. Il serait plus judicieux de penser que sa stature d’homme d’Etat (tous les commentateurs politiques semblent la lui reconnaître) lui aura permis de transcender une appartenance (artificiellement dénotée, semblerait-il) pour saisir à bras le corps ce qu’il croit être la France. La France, tout à la fois dans son essence spirituelle, mais aussi dans son existence sociale. Comme si l’écriture de ce livre avait été une véritable épreuve du feu. L’occasion d’une sorte de transmutation, plutôt que de mutation.

La sensibilité de l’auteur à la misère sociale et aux dégâts tous azimuts du libéralisme, sa dénonciation d’un Tiers-Monde pillé, piétant aux hautes portes de bronze de l’Occident, la vision géopolitique d’une Europe saisie du vœu de trouver sa voie hors les sentiers de perdition d’une Amérique hégémonique, le sentiment d’une cote d’alerte atteinte au sein de la société française font d’Abus de pouvoir, au-delà de la critique, non seulement une profession de foi, mais aussi le lieu d’une projection. Elle m’a fort surpris, venant d’un homme que j’avais toujours assimilé au giscardisme. On ne peut attendre qu’avec impatience l’approfondissement, en développements circonstanciés, du programme matriciel qu’il indique en fin d’ouvrage. Qui plus est, il est un fait que je considère comme particulièrement probant pour mon propos, et qui est de nature à étayer toutes mes réflexions dédiées essentiellement à l’analyse du jeu politique : il s’agit du paradoxe qui veut que BAYROU ait été à la veille des régionales, crédité par les différents sondages d’opinion d’un score que, sans outrage pour sa personne, on peut qualifier de minable à l’occasion de ce scrutin et, dans le même temps, s’agissant des présidentielles, d’une côte de popularité à rendre intensément jaloux moult concurrents.

On l’aura compris, la stature présidentielle reconnue à BAYROU interpelle ma réflexion. Dans la situation gravissime où se trouve la France, il est perçu par une frange de la population comme un recours possible. Il faut croire soit que son charisme transcende son assignation conventionnelle au centre, soit que pareille assignation relève d’une vision biaisée de ses potentialités de président efficace. Je note par ailleurs l’érosion de ses troupes, fort préjudiciables au MODEM, comme en témoignent les récentes élections régionales, assorties du départ de Corinne Lepage. Ce phénomène est largement imputable à son intransigeance et à son refus des compromissions. Ainsi donc, contrairement aux gens dits « centristes » au sens traditionnel et opportuniste du terme, voilà un homme qui semble relever de ce que j’ai appelé la seconde valence du centrisme : ouvert au plan idéologique, mais ni arrangeant, ni opportuniste, mais plutôt ennemi des magouilles et autres combinaisons à la sauce italienne.

Il y a lieu de penser que, s’agissant précisément de ce leader politique, il serait, d’une part, absurde de penser l’étiquette « centre » sur le mode traditionnel et, d’autre part, aberrant de ne pas assumer la dimension dynamique de tout paysage politique, par nature imprévisible dans ses développements, espace mouvant et non pas tableau fixé au mur d’un « musée imaginaire ». Le développement du programme politique de BAYROU à l’occasion des présidentielles donnera probablement une indication plus précise et extensive sur sa proposition avec le peuple français. Pour autant, une chose est sûre, et importante pour mon propos : il ne pourra pas nous indiquer d’emblée où se situera le {{centre dynamique}} de son éventuelle future gouvernance. Pourra-t-il faire coïncider le curseur idéologique avec le curseur politique qui y correspond, voilà une question qui n’est pas insignifiante.

Mon insistance la personnalité de BAYROU révèle chez moi une manière de complaisance avec l’intime conviction que l’étude de son cas confirme, au-delà de mes espérances, mon hypothèse concernant l’opposition « politologique » du centre statique et du centre dynamique. Cela dit, pour ce qui est du cursus relatif à la magistrature suprême, il en est de lui comme de tous les autres candidats potentiels ou déclarés, qu’ils soient catalogués centristes (comme lui), de gauche ou de droite. Pour tous les candidats à la présidence de la république, le génie politique consiste, compte tenu du caractère présidentialiste de la constitution française, à inscrire leur projet dans une crédibilité propre à entraîner l’adhésion des très larges masses.

Quand on sait la ferveur qui a accompagné et soutenu l’élection d’Obama et les difficultés rencontrées par lui, une fois au pouvoir, pour parvenir à tenir ses promesses de campagne les plus populaires, on peut être sceptique sur les capacités transformatrices d’un homme, quel que soit son génie ou son charisme. Mais, outre que les freins à l’œuvre dans la constitution américaine n’existent pas dans la constitution française, il y a lieu, pour toute politique qui serait au service d’une plus grande justice sociale, de craindre les blocages et crocs-en-jambes des profiteurs qui, afin que se pérennise leur « profitation », seront toujours prêts à tout, y compris à manipuler les citoyens via leurs réseaux médiatiques et autres.

Au-delà donc du génie politique, il y a la {{perspicacité}}, le {{courage}}, la {{loyauté}} et la {{volonté inébranlable}} de mener à bien la politique promise. Compte tenu du désenchantement généré par la très grave crise que vit la France, lors des élections présidentielles de 2012, ce sont très probablement ces qualités-là, qui seront prioritairement requises par la grande masse des électeurs. En d’autres termes, un programme cohérent et prometteur ainsi que des troupes importantes seront, certes, utiles, mais assurément pas suffisantes pour assurer la crédibilité des candidats et candidates. La gauche verte, rose ou, le cas échéant, rouge aurait raison de compter sur la force cumulative de l’union, mais elle aurait tort, au regard précisément des enjeux du régime présidentialiste, de minimiser l’impact de la force de caractère propre à départager les impétrants. Ce paramètre-là, nul ne doit sous-estimer.

Ces développements relatifs à la France métropolitaine peuvent apparaître comme un excursus inutile pour ceux qui considèrent notre réflexion comme devant toujours se focaliser sur la seule Martinique. Ma conception diffère de la leur, en ce sens qu’elle s’évertue à ne jamais couper l’analyse de la Martinique de celle du reste du monde et singulièrement de la France, qui est son actuelle {{métropole}}. Ce dernier mot, je le redis, garde à ce jour toute sa pertinence dénominative, vu les rapports qui lient la {{nation martiniquaise}} à la {{nation française}} et ce, quelle que soit la manière dont on conçoit que ce lien puisse, ou doive évoluer. Encore faut-il faire une analyse rigoureuse de cette pertinence, dont je me réclame. Cela fera l’objet du prochain article.

(*) Editions PLON, 264 p., 2009

Prochain article : {{Dépendance, indépendance, interdépendance}}
{VIII/ Centre statique et centre dynamique : quels choix pour la décolonisation de la Martinique ?
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