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La Martinique après le débat sur les articles 73-74 : état de lieux

VIII « BONVINI », « KONTAN WE ZOT » ET « AN LOT SOLEY ! » ELEMENTS D’UN APPROFONDISSEMENT DE L’APPROCHE DE L’IMAGINAIRE LANGAGIER DU CREOLOPHONE MARTINIQUAIS.

par Jean Bernabé, professeur émérite des Universités

{On l’aura compris, la vertu d'accueil, singulièrement des touristes étrangers, est une chose et la dynamique créative de la langue en est une autre. Alors que toutes les autres langues (relevant de pays dits développés) ont un mot {{générique et concret}} pour exprimer le concept de {{bienvenue}} (expression, répétons-le, mobile et facilement réutilisable), le créole des responsables politico-administratifs, lui, s'engage dans un processus affectif, spécifique, concret, certes, mais non productif. On s'étonnera après que la "machine" du vocabulaire ne fonctionne pas. On s'étonnera du peu de productivité lexicale du créole qui plutôt que de créer spontanément des mots préfère le plus souvent parasiter le français. Au fait, qui ne voit le parallèle à faire avec la situation économique, où la complexité, le caractère captif et l’inadéquation des circuits de consommation constituent un frein aux mécanismes fondamentaux de production ?}

{{Une courte fiction à vocation pédagogique}}

Si d’aventure on acceptait d’officialiser le terme {bonvini}, un journaliste fictif d’une radio créolisante fictive pourrait, par exemple, produire un récit également fictif présentant une intervention fictive d’un maire fictif d’une commune tout aussi fictive. Cela pourrait donner un énoncé du style : «{ Adan plodari’y, misié li Mè koumansé pa voyé pawol bonvini ba étjip foutbol Trinidad la. Apré yonndé woulo ki lévé an sal-la, i bout épi sé pawol-tala : « Mwen épi tout manmay komin-lan, nou kontan wè zot àtè Matnik} » (français : dans son discours, Monsieur le Maire a adressé des paroles de bienvenue à l’équipe de football de Trinidad. Après quelques acclamations intervenues dans la salle, il a conclu ses propos sur ces mots : « Tous les habitants de commune ainsi que moi-même, nous sommes heureux de vous voir à la Martinique »).

On le voit bien, les deux énoncés {(bonvini} et {nou kontan wè zot àtè Matnik}) ne s’excluent nullement, mais ils ne jouent pas le même rôle. Le journaliste, qui n’a pas à s’impliquer affectivement dans son propos, rapporte de façon objective la scène en employant le terme neutre {bonvini} (qui est un nom, oui, un nom de plus dans le lexique martiniquais !), tandis que le maire qui accueille des gens précis dans une situation précise, peut en toute liberté soit employer {bonvini}, soit aller plus loin dans l’implication sentimentale en utilisant la phrase : « {nou kontan wè zot atè Matnik} ». Personnellement, cet exemple me paraît clair ! Mais peut-être restera-t-il opaque à ceux qui refusent (ils en ont bien le droit) de souscrire à mon argumentation.

{{Créole et créativité, une pathétique divergence…}}

Il est tout à fait paradoxal de constater que {{la panne de la créativité}} touche précisément une langue comme {{le créole.}} Cette langue n’est-elle pas précisément une invention à la fois collective et non consciente de peuples privés, pour certains, de leurs idiomes originels et obligés, pour tous, de créer, dans une intense synergie entre colons européens, esclaves africains et Amérindiens, une langue nouvelle pour exister au monde. Cette panne est assez pathétique, quand on songe à l’énergie{{ cognitive}} qui dû être déployée pour la naissance du créole et à la faiblesse des ressources cognitives qui sont aujourd’hui mobilisées pour faire sortir cette langue du {{parasitage}} systématique du français. Pathétique ! Je devrais dire : tragique, si je n’avais de solides raisons de rester optimiste. Comme quoi, la notion de "panne" est loin d'être exagérée. Dès lors, qui donc, soucieux de mener les affaires publiques, ne devrait souhaiter contribuer, fût-ce symboliquement, à la réparation d'un mécanisme grippé ? Et faire aussi en sorte que cette réparation participe d'une revitalisation non seulement des processus de représentation du réel mais encore des ressources de l'imaginaire martiniquais. {{Seule cette réparation-là}} mérite, me semble-t-il, notre attention et nos efforts. C'est de nous qu'elle doit venir et non pas d'autrui.

{{Une lueur incertaine dans l’obscurité causée par le délestage cognitif}}

On l’aura compris, cette panne illustrée par les exemples fournis précédemment n’est pas d’ordre individuel. Et, je le répète, il n’y a aucune raison de stigmatiser les créolophones au motif que leur imaginaire linguistique présente de sérieuses difficultés, source d’un parasitage accru du vocabulaire, voire de la syntaxe du français. D’ailleurs, comme je l’ai indiqué, le maire du François, l’inventeur de bonne volonté de cette formule ({nou kontan wè zot}) a démontré des capacités intellectuelles et d’engagement qui se trouvent être aux antipodes de la déficience mentale. On a donc affaire là à une logique globale dont il importe pourtant que les individus prennent conscience. Aujourd'hui, malgré mes diverses analyses et mises en garde (qui sont ce qu’elles sont et qui n’ont pas pu dépasser un périmètre assez restreint), je continue à voir de plus en plus fleurir le {nou kontan wè zot}. Il est cependant très intéressant de constater que par effacement du «{ nou} » initial, cet énoncé est parfois réduit (pudeur ou lueur de conscience langagière?) à « {Kontan wè zot.} Cette réduction de l’énoncé manifeste comme un désir de se rapprocher du {{style formulaire neutre}} que l’on trouve dans les langues européennes citées précédemment. Mais ce désir est sans issue puisque ce bel effort ne change pas pour autant la phrase en un nom ou en un adjectif.

Par ailleurs, il faut savoir que la formule initiale «{ Nou kontan wè zot} » peut avoir en créole deux sens selon le contexte : d’une part « Nous sommes heureux de vous voir » (parole qui est censée accompagner l’arrivée des touristes) et, d’autre part : « Nous avons été heureux de vous voir » (parole qui est supposée accompagner le départ des touristes, tout comme : « Nou té kontan wè zot »). Dans ce deuxième cas de figure, on n’est plus dans la bienvenue (ce qui est plutôt ennuyeux vu l’intention première) et dans les deux cas, on est dans l’ambiguïté. Le mérite de « Kontan wè zot » en plus de sa tendance (même inaboutie) au style formulaire est que cet énoncé (privé de son sujet « nou »), n’est plus ambigu. Il ne peut se dire qu’à l’arrivée du touriste. Toutes les analyses ci-dessous visent à montrer que{{ l’enjeu sémantique}} (je veux dire concernant les sens des énoncés) et {{socio-cognitif}} (je veux dire relatif aux mécanismes de connaissance du réel social) n’est pas insignifiant.

{{Quand certaines pressions idéologiques et pratiques s’atténuent…}}

Je m’en voudrais de prolonger indéfiniment cette argumentation. Mais pour conforter, s’il en était besoin, mes analyses, je vais utiliser un autre panneau placé, depuis peu, à la frontière qui, sur la route, sépare une commune de sa voisine. À coté du « {au revoir} » français et du « {good bye} » anglais, on trouve la formule créole « {an lot soley} ». Il est évident que l’ensemble des ces différentes adresses n’est pas spécifiquement destinée aux touristes (sinon on aurait fait intervenir davantage de langues, comme pour l’expression de la bienvenue). Elles ont bien évidemment pour destinataire toute personne, locale ou non, quittant la commune. Autrement dit, dans ce cas de figure, la pression idéologique du {{marketing}} (chercher à donner une bonne image de soi au touriste en établissant une relation personnelle avec lui) n’existe pas et, du coup, il n’y a pas lieu qu’elle interfère avec la créativité linguistique. Nous avons en effet un groupe nominal (avec le nom « {soley} ») et non plus une phrase peu maniable avec verbe.

Contrairement à « {Nou kontan wè zot} » on n’a pas un énoncé-phrase figé dans une situation précise et non reproductible dans des contextes différents. Car, il faut le savoir, une langue a pour fonction de produire des énoncés capables de s’adapter des situations particulières, mais aussi de s’en émanciper. Dans le cas de « an lot soley », l’abstraction du style formulaire de type nominal a prévalu ici ? Pourquoi ? Probablement parce que dans ce cas, n’existe pas la pression du conflit inconscient, lié au lourd passif des Martiniquais par rapport à l’accueil des touristes. Il importe aussi de signaler l’apparition chez certains locuteurs d’un style formulaire amplifié qui va même jusqu’à réduire l’énoncé nominal «{ an lot soley} » au seul mot « soley ! », avec le même sens de « au revoir ! ». Cette innovation apparue de façon récente prouve bien que, même si la créativité collective est en panne, elle n’est pas complètement anéantie chez tous les individus. Ce dernier exemple ne fait, me semble-t-il, que conforter l’ensemble de mon raisonnement sur la thématique en question.

Toute cette analyse ne suggère-t-elle pas que l’un des freins à la créativité langagière des créolophones résiderait dans un probable conflit entre, d’une part, la nature de leur inscription dans la langue créole et, d’autre part, les exigences de leur relation à l’Autre. Surtout quand cette relation conditionne le succès de la seule industrie encore viable. Comme quoi, un jeu de miroirs brisés s’interpose entre le Martiniquais et lui-même, qui l’empêche de s’assumer pleinement. En d’autres termes, comment faire pour apprendre à conjoindre développement économique et développement de notre personnalité, sans tomber dans les travers de l’identitarisme borné et égocentrique et les dérives d’une assimilation aliénante ?

Quant à l’inadéquate formule-phrase ({Nou kontan wè zot}), je note, à mon grand regret, son extension. Elle se développe avec une ferveur, une bonne conscience et aussi une inconscience, probablement amplifiées par les effets de ce en quoi je n'ai aucun scrupule à repérer l'expression d'une aliénation non seulement culturelle et politique (à laquelle on peut remédier par un travail idéologique) mais aussi linguistique (ce qui ne relève pas de la même thérapeutique). Le rôle des élus n’est-il pas de « relancer les machines », quelles qu’elles soient. Dans une telle{{ conjoncture socio-idéologique et socio-cognitive}}, si personne ne réagit, il y a lieu de se faire du souci pour ce qui est de la poursuite de la signalisation en créole de l'ensemble du pays Martinique. Et ce, au regard de l'étendue et de la diversité des réalités que cette langue doit prendre en charge, par la médiation de nos édiles (nos élites) et autres responsables de la chose publique. Je ne prétends certes pas qu'un universitaire linguiste ait raison devant les choix des gestionnaires de notre présence graphique et linguistique au monde. Elus, ils ont une incontestable légitimité.

{{Nobody is perfect…}}

Je déplore de n’avoir pas su, lors de mes divers entretiens avec certains décideurs, trouver les moyens de les convaincre en un domaine aussi subtil que complexe. Mes arguments n'ont pas trouvé oreilles et esprits favorables à leur analyse et à la quête de ce qu'ils peuvent recéler de critique et en même temps de possiblement thérapeutique pour la société martiniquaise. Une société non productive, entièrement dédiée à une surconsommation mortifère. Les élus ne sont pas les seuls. Il faut dire que d’autres personnes, que leurs supposées compétences auraient dû rendre plus réceptives, n’ont toujours rien compris à cette problématique, dont j’ai la prétention de penser qu’elle est posée avec une certaine clarté, encore que mon incapacité à convaincre soit de nature à casser le nez à cette mienne prétention ! Le début d’une prise de conscience s’avère utile non seulement à la pratique individuelle de la langue créole mais aussi à son aménagement social optimal. D’où la nécessité de définir le rôle de l’Ecole dans la prise en charge pédagogique du créole, loin de tout mimétisme par rapport à la pédagogie du français. Cela ne doit pas empêcher, bien au contraire, une synergie, plus que jamais nécessaire, entre les deux sphères linguistiques. Il n’y a plus de temps à perdre, sauf pour les contempteurs, ancien ou nouveaux, du créole…et des créolistes.

Prochain article :

La Martinique après le débat sur les articles 73-74 : état de lieux
9. {Bref aperçu des structures de l’imaginaire linguistique des créolophones martiniquais : les enjeux du créole à l’Ecole}.

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