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Dépendance, indépendance, interdépendance

VIII/ CENTRE STATIQUE ET CENTRE DYNAMIQUE : QUELS CHOIX FONDAMENTAUX POUR LA DECOLONISATION DE LA MARTINIQUE ?

par Jean Bernabé

Des mutations considérables sont à l’œuvre dans le monde et la France en particulier. La Martinique, elle aussi, pour les mêmes raisons, mais aussi pour des motifs spécifiques est en pleine rupture. Ce phénomène a des conséquences sur son éventail politique, soumis à une recomposition déjà amorcée, deux mois après le succès du 73, et relancée au lendemain du deuxième tour des régionales. Dans les précédents articles, j’ai opposé le centre statique et le centre dynamique. Le premier résulte du figement, à un moment donné, d’une situation politique à l’aide de représentations à vocation d’étiquetage. Le second rend compte de la dynamique politique et représente l’espace où s’équilibre des forces contraires où se joue la gouvernance d’un pays. Cet espace peut correspondre aussi bien à la droite qu’à la gauche, dans des modalités extrêmes ou non.

La question se pose maintenant de savoir quelles peuvent être les conséquences de toutes ces analyses relatives au centre (dans sa dimension tour à tour statique et dynamique) sur l’appréciation de la vie politique martiniquaise. Tout d’abord, sans le moins du monde confondre gauche et droite, nous devons actuellement résister à la tentation de projeter mécaniquement sur la situation de la Martinique les catégorisations statiques liées à la configuration suivante : extrême gauche, gauche, centre-gauche/centre droit, droite, extrême droite, configuration qui relève d’une cartographie politique générée par l’histoire de sociétés souveraines, mais dont je prétends qu’elles restent encore extérieures à l’expérience du peuple martiniquais, lequel n’a jamais fait un exercice autonome de la démocratie élective (à noter qu’il n’y a pas lieu de confondre ledit exercice avec le statut d’autonomie). Malgré les apparences suggérées par le résultat des toute récentes élections régionales, marquant un repli sur une posture apparaissant comme statutairement conservatrice, la Martinique est, me semble-t-il, entrée dans une ère nouvelle, où les problématiques politiques ne seront plus tout à fait les mêmes que précédemment.

À la Martinique, je le redis, on ne peut pas spontanément distinguer un centre statique, par manque d’une tradition assez longue et autonome pour chosifier le centre, comme le fait, par exemple, la société française. Pour nous en convaincre, analysons les résultats aux deux consultations du 10 et du 24 janvier 2010. Ils correspondent aux quatre types de réponses respectives suivantes : a) OUI-OUI ; b) NON-OUI ; c) NON-NON, d) OUI-NON.

Logiquement, les OUI-OUI pourraient être considérés comme étant de gauche, voire d’extrême gauche et les NON-NON, de droite, voire d’extrême droite. Quant aux NON-OUI, ils pourraient logiquement être considérés comme du centre gauche. Par contre, le symétrique de ces derniers, à savoir les OUI-NON étant atypiques, on ne sait où les situer par rapport à un centre statique. Or que constate-t-on si on réfère ces choix aux partis homologues de la France métropolitaine, quand ils existent ? Les partis du NON-OUI sont le PS (d’obédience nationale socialiste, donc, de gauche), le PPM (apparenté PS), l’UMP locale, (d’obédience nationale UMP) et les FMP (apparentées UMP), ce qui correspond à un véritable amalgame. Le GRS et Combat Ouvrier, ne s’étant pas impliqués dans cette campagne, il n’est pas possible de les prendre en compte, ce qui fausse, en soi, l’évaluation du spectre.

Le OUI-OUI, je l’ai dit, est représenté par le PCM (apparenté au PC hexagonal), le RDM (proche du PS), le PALIMA, le MODEMAS, le MIM et le CNCP (sans obédience nationale, ce qui contribue aussi à les situer à l’extrême gauche).. Quant au Modem local, logiquement, il aurait pu être placé au centre droit, comme l’est le Modem hexagonal, mais en raison de son NON-NON, il devrait se trouver objectivement placé dans la position la plus à droite de la droite départementaliste locale. Si cette place correspondait véritablement à son profil idéologique, ce qui reste à prouver, il n’y aurait pas congruence avec celui de son leader national, dont les positions sont progressistes, contrairement à celles du Parti Démocrate Chrétien, dont la section martiniquaise a également voté NON-NON. Autant de distorsions, autant d’éléments qui interpellent la réflexion critique en vue de dissiper le brouillard dans lequel se trouve plongé le spectre politique martiniquais, dans son acception statique.

De ce qui précède on peut conclure à une discordance entre le paysage métropolitain et le paysage martiniquais. Tout cela montre que s’agissant d’une approche qui se calerait sur le point de vue du centre statique, il n’est pas possible d’y inscrire de façon univoque les partis politiques martiniquais. En d’autres termes, pareille tentative ne saurait faire sens. Du moins, pas encore ! La distorsion indiquée s’explique par la situation politique de facto de la Martinique, à qui sa dépendance à la France assigne un profil colonial particulier. Il convient d’éviter les analyses qui ne font que plaquer sur une réalité spécifique des conclusions valables pour d’autres. En effet, je le redis, sa réalité actuelle est sans commune mesure avec ce qu’elle était avant 1946. Cela, nous devons à l’honnêteté de le reconnaître. Toute décolonisation ne peut, me semble-t-il, s’opérer que de deux façons :

- soit par intégration à la métropole (ce mode, devenu extrêmement rare et pratiquement en vigueur dans le seul empire colonial français, a été largement utilisé par l’empire romain, par l’attribution du titre de « civis romanus »). Quant aux Américains d’origine africaine, ils ont été objectivement constitués en nation en raison de la ségrégation. En nation différente, par exemple, des nations amérindiennes ou encore celle générée par les éléments européo-descendants. Il suffit de penser à l’organisation « Nation of Islam » qui revendique un nationalisme afro-américain, confondu, indûment selon moi, avec l’appartenance islamique. On pourrait imaginer que les Afro-américains aient pu avoir le choix entre une décolonisation réalisée sur le mode de la rupture, ce qui aurait supposé une partition territoriale des USA. Non seulement leur répartition territoriale ne pouvait favoriser pareille solution, mais encore une telle issue était politiquement impossible dans un pays éprouvé par la guerre de sécession.

On l’aura compris, la décolonisation commencée aux USA avec l’abolition de l’esclavage puis relancée dans les années 1970 avec la lutte contre la ségrégation correspond à une décolonisation interne, que l’on peut assimiler mutatis mutandis à une décolonisation-intégration. Le processus n’a pas été mené à son terme, il s’en faut de beaucoup ! Les Noirs américains sont néanmoins des citoyens américains au même titre que les descendants d’Européens, d’Amérindiens ou d’Asiatiques. Cette donnée n’est d’ailleurs pas sans conséquence sur les représentations identitaires qu’un Martiniquais peut avoir aujourd’hui de sa citoyenneté française. Ce n’était pas le cas, il y encore une trentaine d’années. On peut être Noir et français, combinaison qui, au moment des indépendances africaines, paraissait identitairement douteuse, mais que la mondialisation, avec ses vagues migratoires, impose à la conscience universelle. En d’autres termes, le partage de la citoyenneté n’est affaire ni de culture, ni de « race » et peut-être même pas de géographie. Cette donnée est d’une conséquence cruciale pour l’idée que de nos jours on peut se faire de la décolonisation.

- soit par rupture d’avec la métropole (ce qui est le cas très largement majoritaire des décolonisations modernes). Des deux modes de décolonisation, il n’y en a pas un qui soit plus à stigmatiser ou à exalter que l’autre. Les problèmes commencent à se poser soit quand l’intégration n’est pas authentique, soit quand la rupture n’est pas véritable. Dès lors, dans les deux cas, le processus décolonisateur est défectueux et donne lieu, en raison de son inachèvement à une dépendance (non pas formelle mais de fait) du pays censé avoir fait l’objet dudit processus. C’est précisément cette situation d’inachèvement qui autorise la dénomination de néo-colonie. Cela signifie qu’il y a rémanence de mécanismes coloniaux sous l’affichage de rapports prétendus nouveaux avec l’ex-métropole. Mon propos est de démontrer que la Martinique est bel et bien une néo-colonie. Autrement dit que l’ex-métropole s’est transformée en 1946 en « néo-métropole ». Bref, que d’une certaine manière, elle est restée une métropole, de quelque préfixe dont le terme soit assorti.

Si les instances étatiques prétendues décolonisatrices avaient eu assez d’imagination politique (mais en la matière peuvent-elles vraiment en avoir ?) pour contrebalancer les effets conjugués d’une histoire différente, de la discontinuité géographique difficile à convertir en continuité territoriale, des difficultés inhérentes à une vraie intégration dans l’environnement géographique immédiat, des coûts de production rédhibitoires pour la compétitivité des produits martiniquais sur le marché caribéen et mondial, du retard économique structurel, du lourd passif de la traite et de l’esclavage, de la dérive culturelle, d’une personnalité collective clivée, voire schizoïde, et sans repères, etc., assurément, l’intégration des actuels départements d’Outre-Mer à la France aurait pu être sinon paradisiaque, du moins authentique, c'est-à-dire dénuée des frustrations notamment identitaires qui l’affectent. Dans ce cas de figure-là, on ne voit pas en quoi la décolonisation-intégration devrait être décriée et considérée comme inférieure à la décolonisation-rupture, ou inversement. Ne pas admettre une telle analyse relèverait d’une volonté d’auto-aveuglement idéologique et d’attachement fétichiste à de dangereux a priori. Encore une fois, les Américains afro-descendants ne peuvent pas, au seul motif de leur couleur et de leur passé, être exclus de la citoyenneté étasunienne ! Assurément non !

Nous ne devons donc pas relier la question de la nation ou du statut à une question raciologique ou culturelle, voire géographique. Les conceptions de la décolonisation, nées dans une époque pré-Internet doivent forcément être différentes de celles d’aujourd’hui et, peut-être, encore plus de celles de l’avenir, en raison de transformations technologiques, encore insoupçonnées, qui pourront modifier un des éléments négatifs de l’intégration, à savoir la discontinuité territoriale de facto, évoquée ci-dessus comme un facteur disqualifiant. Mes propos formulés dans le cadre de cette chronique ne constituent pas un plaidoyer en faveur de l’intégrationnisme pas plus que du séparatisme, mais une mise en garde contre les freins intellectuels et idéologiques préjudiciables à une analyse conséquente et, par voie de conséquence potentiellement utile, de notre réalité. Le rôle de ceux qui s’affirment comme intellectuels est de chercher non seulement à améliorer l’analyse du réel, mais encore d’amener l’ensemble de la population à avoir un autre rapport à la politique. Ainsi, le samedi 27 mars sur Radio-Martinique, j’ai entendu une intervention du politologue (lui, patenté) Jean-Claude William sur l’absence de charisme d’hommes tels que Daniel Marie-Sainte (du MIM) et le défunt Camille Darsières (du PPM). Je suis d’un avis contraire : ces deux hommes, par l’acuité de leur pensée et la précision de leur expression ont précisément le profil de personnalité dont la Martinique nouvelle a besoin. Loin de toute pensée technocratique, en hommes de dossiers, leurs pratiques sont de nature à représenter et mettre en œuvre les exigences de rationalité sans lesquelles la démagogie risque de prendre le dessus sur la démocratie.

Nul, sauf les départementalistes purs et durs, ne peut nier le caractère largement imparfait de la décolonisation de la Martinique. Imparfait parce que ce processus n’a précisément pas bénéficié de cette imagination politique que je viens d’évoquer. Peut-être cet ingrédient était-il dans le passé et sera-t-il encore à l’avenir une impossibilité politique ! C’est, du moins, ce que pensent actuellement (à tort ou à raison) les indépendantistes, à la différence des autonomistes, qui eux, croient (de bonne ou de mauvaise foi) qu’une certaine maîtrise des « affaires martiniquaises » (expression emblématique de l’autonomisme, proférée par Pierre ALIKER, le jour des funérailles d’Aimé CESAIRE) peut conjurer la plupart des conséquences négatives de la dépendance, jusqu’à produire une réalité politiquement, voire socialement vivable pour les Martiniquais, Français des tropiques, d’une francité dès lors parfaitement assumée. Ce que d’aucuns qualifient de « morceau de France palpitant sous d’autres cieux ». Il est évident que, si la décolonisation de notre pays est incontestablement acquise au plan formel (la Martinique est un département français au même titre que la Corrèze), elle demeure imparfaite de facto, sauf, on s’en doute, pour les départementalistes radicaux, aveugles à toute discordance entre la Martinique et sa métropole.

Une des causes et non des moindres de l’échec de l’intégrationnisme ressortit, rappelons-le, à la rémanence de la mémoire coloniale, travaillée par le remugle de la traite et de l’esclavage. Une mémoire qui ne saurait concerner spécifiquement des départements français comme la même Corrèze. Les départementalistes sont, à n’en pas douter, des abolisseurs de mémoire et leur démarche, consciente ou non, se fonde sur un perpétuel déni. Parmi tous les obstacles à la décolonisation évoqués précédemment, il en est un qui n’est pas à négliger : tant que la mémoire de la traite, de l’esclavage et de la colonisation ne sera pas devenue une mémoire nationale française totalement assumée et ce, de façon dialectique dans ses effets négatifs comme dans ses potentialités positives, la voie de l’intégrationnisme restera une impasse pour les Martiniquais et autres ressortissants des actuels territoires ou département d’Outre-mer, quelque désignation dont ils soient affublés. Le mot « potentialité » implique que nos pays puissent accéder à la capacité de transformer cette mémoire en une histoire lisible et propre à interpeler non seulement la France mais l’ensemble des nations occidentales colonisatrices.

Un département comme la Corrèze peut pâtir de handicaps identiques à ceux de la Martinique, du point de vue, par exemple, des freins qui obèrent son développement économique, mais elle ne saurait avoir un profil colonial, sauf abus de langage et goût pour une caractérisation exagérée. Il manque à la Corrèze bien des ingrédients propres à la situation coloniale, dont, notamment le rapport à la mémoire. On aura compris qu’à mon sens la Martinique peut valablement supporter la dénomination de néo-colonie, caractéristique habituellement assignée aux pays d’Afrique francophone. La plupart de ces derniers relèvent, redisons-le, de qu’on dénomme péjorativement la « Françafrique ». Cela dit, comparaison n’est pas toujours raison. Mais pas nécessairement déraison, non plus ! Je m’appliquerai à montrer prochainement en quoi la Martinique est bien une néo-colonie et à approfondir l’analyse des voies qui me semblent s’ouvrir à sa plus que souhaitable décolonisation.

Il appartiendra aux Martiniquais de choisir la voie qu’ils veulent emprunter pour rompre la relation néo-coloniale qu’ils entretiennent avec leur métropole, sans pour autant avoir la certitude que la future ancienne métropole n’est pas elle-même condamnée à plus ou moins long terme à se trouver objectivement colonisée par un pays ou un ensemble de pays économiquement plus puissant, au sein ou en dehors de l’Europe. Aucune indépendance n’est aujourd’hui à l’abri de la dépendance, souvent qualifiée d’interdépendance. Pure langue de bois !

Prochain article :
Dépendance, indépendance, interdépendance
IX/ Centre statique et centre dynamique : néo-colonialisme et cadre objectif pour la décolonisation de la Martinique.

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