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V.S. Naipaul ou la déception d’un amant blessé …

Serghe KECLARD
V.S. Naipaul ou la déception d’un amant blessé …

Ma rencontre avec Naipaul date des années 80. A l'époque je présentais, à l'Université de Bordeaux III, un DEA de littératures comparées intitulé : V.S. Naipaul devant les critiques occidentales (française et anglaise) et les critiques antillaises (anglophone et francophone). Mon propos était de démontrer que cet auteur d'origine caribéenne, perçu par les uns comme l'écrivain de la maturité  antillaise, sans complaisance pour quiconque, et par les autres comme le héraut de l'Occident à la recherche d'une bonne conscience, traître à la cause du Tiers-Monde, était le lieu  d’une intense controverse qui dépassait le strict cadre littéraire. Et d'essayer de comprendre pourquoi il suscitait, mutandis mutatis, d'un côté tant d'admiration et de l'autre, une dose si grande de détestation. La lecture de ses ouvrages (nouvelles, romans, récits, ou essais) m'édifia  ainsi que ses déclarations abruptes dans la presse et dans des revues spécialisées. L'écrivain et l'homme, provocateurs en diable, ne donnaient ni dans le littérairement ni dans le politiquement corrects.  

Vidiadhar Surajprasad Naipaul, plus connu sous le nom de V.S.Naipaul (voire Sir VS Naipaul, anobli qu'il fut en 1990) est né en 1932, dans une famille hindoue, à Trinidad. Sa famille, dont les modes et les formes de vie profondément indiennes, l'ont particulièrement marqué et répugné, se composait principalement de brahmanes. Incroyant, il ne prenait aucun plaisir, comme il l'affirmait lui-même  aux cérémonies religieuses dont il ne comprenait pas le langage : « Une communauté paysanne, cupide, spirituellement immobile parce que coupée de ses racines, à la religion réduite à des rites sans philosophie, implantée dans une société coloniale matérialiste …»  in La traversée du milieu.

La coupure religieuse et culturelle consommée avec sa communauté, Naipaul n'avait qu'un souhait, quitter Trinidad. En 1950, à 18 ans, il fuit littéralement Trinidad pour l'Angleterre, car Trinidad se réduisant à peu de choses, selon lui, ne lui convenait pas : « C’était  un endroit où les histoires  n’étaient  jamais des histoires de succès mais d’échec : des hommes brillants, collectionneurs de diplômes, qui  étaient morts jeunes, devenus fous, ou s’étaient mis à boire…» in La traversée du milieu.

Mais  tout l'intérêt de Naipaul, on s'en douterait bien, ne réside pas dans le seul exil volontaire de l'auteur, ni  a fortiori, ne se limite au reniement de sa terre natale (ce serait anecdotique)  mais à son parti-pris littéraire de rupture avec la thématique du Paradis qu'il opère. Thème systématisé dans The loss of El Dorado  (­1969) et distribué, également, dans la majeure partie de son œuvre.

En effet, pour Naipaul, les Antilles, la Caraïbe, loin d'être un paradis, est : «Une société d'esclaves incapable de créativité dont rien ne peut sortir.» En fait, l'auteur de The Middle Passage, (La traversée  du Milieu, 1962) ou  de The mimic men (1967), avoue sa répugnance pour ces «îles de seconde main transportées dans le Nouveau Monde» ; que la vision trop souvent positive de ses pairs caribéens ne rend pas, selon lui, assez compte. Et pour cause, Martinique, Trinidad, Jamaïque ... sont pour lui des «îles maudites». Et lorsqu'il  parle de son pays natal, c'est en des termes, pour le moins, peu laudatifs qu'il le fait : «Trinidad ? Quand j'étais en Angleterre parfois je m'endormais dans ma chambre d’étudiant avec le chauffage électrique allumé, j'étais réveillé par un cauchemar : j'étais de nouveau sous les Tropiques, à Trinidad.» in La traversée du milieu .  Naipaul refuse d'être «travaillé» par ce mythe qui habite encore, même s'ils l'ont transmué en une vision plus conforme à la réalité, des auteurs tels que George Lamming, (Barbade), Derek Walcott (Ste Lucie), Samuel Selvon (Trinidad) etc. On peut dire que cet écrivain  occupe une zone d'extra-territorialité par rapport  à eux et par rapport au mythe de l'Eldorado. Quand les personnages de ses romans poursuivent, en effet, le rêve de l'Eldorado, ils échouent toujours dans leur tentative ; tout  finit dans la fuite ou l'échec (cf. Biswas, dans son œuvre la plus célèbre, Une maison pour Mr Biswas (1961/1964)

Enfin, que ce soit dans son discours et que ce soit dans son écriture romanesque surtout, l'auteur  de Miguel Street, - chronique d'une rue à Trinidad, entre les années 1939-1947, dans un milieu  populaire, sa troisième œuvre, datant de 1959 -  ne rejoint jamais le point de vue des autres littérateurs de la Caraïbe. Ne se définit-il pas ainsi lui-même : «Sans passé, sans ancêtres, sans attaches, sans racines ... je n'ai ni ennemis, ni rivaux, ni maîtres. Je suis libre et ne crains personne.»

Les écrivains anglophones de la Caraïbe, en reconnaissant que leur histoire est la Mer : «History is Sea» (D. Walcott) et leur solidarité, leur unité est sous-marine : «Unity is submarine» (Braithwaithe), intégreront toutes les composantes de leur identité, de leur culture à leur écriture. Les différentes langues vernaculaires, l'oraliture traditionnelle (contes, proverbes, chansons ...) viendront «féconder» la langue écrite anglaise. «Caliban» pervertira ainsi la langue de «Prospéro», la pliera à son usage, à ses besoins et à son «umwelt».

Rien de tel chez V.S. Naipaul, qui, ne l'oublions pas, n'est ni descendant de colons blancs, ni descendant d'esclavagisés africains, mais fils de brahmane hindou. Il s'insurge, au contraire, contre cette propension trop évidente chez les intellectuels caribéens, à se boucher les yeux devant la réalité. Sa prose froide et sèche, tel un scalpel, taille dans le vif et refuse tout épanchement  lyrique : Naipaul manie volontiers l'ironie et la satire lorsqu'il décrit  les sociétés antillaises. A tel point que bon nombre de critiques, et pas des moindres, le classent parmi les écrivains du Royaume-Uni : voici comment le présente Libération, dans son numéro hors-série de mars 1985, intitulé «Pourquoi écrivez-vous» ? : «Il est le plus brillant sujet de cet ancien empire britannique devenu si florissant en littérature ...Ne s'agit-il pas du maître de la langue anglaise ?» A son sujet, on évoque davantage Dickens ou Sterne, que le «Réalisme merveilleux» haïtien, le «Baroquismo» latino-américain ou la Créolité de Confiant et de Chamoiseau. Son écriture qui est la recherche de «l'expression  précise et juste» se veut une haute exigence de clarté : «Les mots sont comme des vitres, c'est à travers eux et sans les voir qu'on doit lire le récit.» Et il poursuit ainsi : «Ne jamais  perdre le contrôle des mots, être rapide, accumuler les petits détails concrets et par-dessus tout, garder le ton juste.» Il ne s'agira point pour Naipaul de chercher à séduire par une écriture élégante ou soignée, ou encore de se conformer à ce qu'on appelle la littérature antillaise, avec  son discours, sa thématique voire ses poncifs. La rupture qu'il opérera avec elle sera brutale et sans appel. Par exemple, lorsque Naipaul utilisera le «parler» trinidadien dans ses romans, ce sera toujours à distance. Il ne fera pas corps avec ce «dialecte» ; il y aura d'un côté l'anglais standard (britannique) et de l'autre le trinidadien pour faire couleur locale. Et  comme le remarque Kenneth Ramchand : «Chez Naipaul il y a une différence importante entre écrire et parler. Naipaul emploie le dialecte précisément comme on emploie un dialecte». Il n'y a, en effet, chez lui, que juxtaposition de codes linguistiques, de visions du monde mais jamais promiscuité chaleureuse. Naipaul n'est pas un inventeur  de langage, à l'instar de Lamming ou de Glissant («Dans la langue imposée, crée ton propre langage») mais avant tout un utilisateur froid de mots, l'écrivain de l'échec et des limites de l'individu et de la société.

En effet, après The suffrage of Elvira (1958), le thème de l'échec personnel domine la majeure partie de l'œuvre de Naipaul : qu'il soit suggéré dans The mimic men (1967), très présent dans Miguel Street (1959), symbolique dans A house for Biswas (1961), il est un motif récurrent dans ses ouvrages suivants ou plus récents. Et ce sont justement  ce pessimisme et cet espoir impossible qui seront l'une des pierres de touche de la controverse autour du Nobel de littérature de 2001.

De surcroît, le topique de «l'île maudite» se retrouve dans les œuvres de l'auteur : les sociétés antillaises sont frappées ad vitam aeternam de stérilité ; et ce serait un leurre, selon lui, une naïveté de plus de croire que de ces contrées de «mimic men» peuvent  sortir quelque chose de grand et d'universellement acceptable. De The mystic masseur, publié en 1957, à A flag on the island, 1967  en passant par The suffrage of Elvira, en 1958,  Miguel Street en 1959,  A house for M Biswas, 1961 The middle passage, 1962, The mimic men, 1967, jusqu'à The loss of Eldorado, 1969 et Guerrilleras, 1975, Naipaul cloue au pilori les sociétés antillaises, coupables, selon lui,  de copier aveuglément les sociétés occidentales dans les aspects les plus médiocres de leur culture, en ignorant beauté et grandeur.

Et l’Afrique ? Le Tiers-Monde, en général ? Voici ce que Naipaul déclarait au Monde des Livres  de juin 1984 : « Les cultures attardées ? C’est  très ennuyeux ; vous allez en Ouganda … C’est très ennuyeux. Au Kenya ? La seule chose intéressante, ce sont les animaux, mais on ne vous invite qu’à les tuer. Les pays musulmans, pareil. C’est toujours les mêmes choses. Il n’y a pas de vie intellectuelle, ils n’ont rien à dire. On peut titiller leur cerveau pendant une heure, ils ne bougeront pas.»

On se rend bien compte  que les jugements que Naipaul porte sur l'Inde, l'Afrique et les pays islamiques sont tout aussi corrosifs et impitoyables. Pour lui, l'Inde est «une civilisation moribonde dont la meilleure issue serait une fin rapide». Tandis que l'Afrique, pas mieux lotie, dans un roman, A la courbe  du fleuve,  publié en 1979, est en ruines et en sang. Dans Dis-moi qui tuer, 1971, recueil de cinq nouvelles, les sociétés africaines sont déchirées par la corruption, la misère et la violence. Elles démontrent ainsi leur incapacité de s'organiser en véritable démocratie libre. Enfin, dans Le crépuscule sur l'Islam, 1981, l'auteur écrit ceci : «Pas à pas, à force de vouloir s'islamiser, le Pakistan avait éliminé les principes légaux, hérités des Britanniques et les avait remplacés par le néant.»

Mais cette perspicacité, cette distance froide, cette férocité dans l'observation, les garde-t-il lorsqu'il s'agit de l'Occident et de l'Angleterre en l'occurrence ? Poser la question, c’est y répondre.

Pour Naipaul, l’Occident est un «agent d’expansion d’une civilisation libérale, mixte, universelle.»  Cette conviction profonde, cet acte de foi en l’Occident, transparaissent dans ses œuvres, qu’elles soient des romans, des essais, ou encore des récits de voyage. Dans ses romans, pratiquement, tous les «héros» meurent ou fuient les Antilles pour l’Angletterre. Par exemple, Singh, le personnage principal de The mimic men, a, devant la mer, milieu nourricier de tout insulaire, des réflexes de dégoût et de fuite : « La mer surgit devant nous presque sans avertir […] Ce n’était pas mon élément. Je préférais la terre ferme. Je préférais les montagnes et la neige.» « Snow », ce mot compose un paragraphe à lui seul. Dans Miguel Street, un des personnages parle ainsi de Trinidad et de l’Angleterre : «Edward, tu parles comme si Trinidad était l’Angleterre. Tu n’as  jamais vu ceux d’ici dire la vérité et se tirer d’affaire. A Trinidad, plus t’es innocent, plus ils te jettent en prison et plus tu dois acheter de gens …» The middle passage (le passage du milieu, qui rappelle la traite des africains esclavagisés vers le Nouveau Monde) est un ouvrage de commande du gouvernement trinidadien de l’époque, où Naipaul note avec férocité et sans complaisance, les impressions qu’il retire de ses pérégrinations à travers Trinidad, Guyane anglaise, Surinam, Martinique et Jamaïque. La référence  est toujours l’Angleterre : « La générosité – l’admiration d’égal à égal - était donc inconnue ; c’était une qualité que je ne connaissais que par les livres et ne trouvai qu’en Angleterre.» et  le reste à l’avenant, comme cette phrase : « L’Angleterre de 1914 était l’Angleterre d’hier ; la Trinidad de 1914 appartenait aux temps immémoriaux». L’auteur omet, simplement, de préciser que l’Angleterre ne s’est modernisée que grâce aux fortunes amassées lors de la traite et l’esclavage des nègres et négresses déportés d’Afrique vers Trinidad, et en d’autres destinations.

Quant à l’histoire des Antilles, Naipaul estime qu’elle doit être rattachée au tronc européen, pour acquérir une réelle densité, une véritable existence. En fait, l’Occident est pour Naipaul, le lieu idéologique de son discours. Même s’il ne le dit pas explicitement, c’est toujours en référence à l’Occident, qu’il perçoit les réalités antillaises, africaines, indiennes …Lieu d’enracinement, l’Europe est pour lui l’antidote au dépérissement, à la stérilité caraïbes, l’antithèse des Antilles.

Cependant,  de telles déclarations peuvent-elles être prises au sérieux, si ce n’est que pour nous interroger sur les raisons d’un tel désamour ? Car  quand on sait avec quel acharnement Naipaul s'en prend aux Antilles et en même temps, prétend, paradoxalement, que «l'endroit où l'on est né, où l'on a vécu, vous forme» et que les dix-huit ans passés à Trinidad «fut la période la plus importante de sa vie» ? Ne cache-t-il pas derrière cette indifférence tapageuse, une déception d'amant blessé ?

Maryse Condé, peu sensible à la déformation profonde et tenace chez Naipaul voire à son aliénation, tâchera dans un article extrait de la Quinzaine littéraire, n° 331, octobre 1983, intitulé : «Naipaul et les Antilles, une histoire d’amour ?», de rechercher  les causes réelles du contentieux  entre cet auteur trinidadien et les Antilles. Elle concède d’emblée qu’ : « Il est certain que Naipaul a multiplié les jugements corrosifs et négatifs sur les Antilles, Trinidad en particulier et sur l’ensemble du Tiers-Monde, dans un grand nombre d’articles et d’interviews. » Mais elle remarque, par ailleurs : « Aux Antilles, comme dans le reste du Tiers-Monde, les intellectuels vivent dans une perspective d’espoir, peut-être factice, peut-être forcée. Dans les pays indépendants, l’intellectuel dénonce, non pas tant la trahison des « leaders » , que les nouveaux pièges posés sous les premiers pas des nations et rejette généralement les responsabilités sur le Monde Blanc, sur l’Occident impérialiste. » Avec Naipaul, continue-t-elle, il y va autrement : « Les victimes le sont parce qu’elles méritent de l’être, créatures misérables à jamais marquées par le Middle Passage. »

Et c’est bien là que se situe, selon Maryse Condé, la véritable  raison de l’étrange histoire d’amour et de haine, entre l’écrivain trinidadien et les Antilles ; cette raison doit, dit-elle encore : « Se traquer dans l’inconscient collectif : Naipaul amène au jour, une vieille terreur, une terrible obsession : et si notre triste destin  de victimes, de « Damnés de la Terre » nous le méritions par une incapacité à nous  mettre au pas du monde ? Et si des siècles de domination avaient sapé à tout jamais  la sève de nos peuples ? Et si une fois ôté le bâillon de la langue coloniale, nous n’avions rien à prononcer ? Que des balbutiements ? …C’est pour exorciser ces peurs, se persuader à grands renforts de communication sur « la présence de l’oralité dans la littérature écrite » … qu’on se réunit sur tous les campus universitaires de l’Archipel. »

Si M. Condé note, en définitive, les rapports ambigus qu’entretient la Critique antillaise (anglophone et créolo-francophone) avec Naipaul, elle n’en remarque pas  moins la très forte séduction, la véritable fascination, qu’exercent les Antilles sur Naipaul … Car, pour elle, derrière ses affirmations à l’emporte-pièce, provocatrices à souhait « cette rage de blesser, de détruire », se cache, non pas de la haine, mais singulièrement de l’amour : « Si Naipaul ne s’adressait qu’à l’Occident, […], il ne prêcherait  qu’à des convertis, à des degrés divers. C’est que précisément il vise la société antillaise, les Antillais, intellectuels, universitaires et écrivains, ses pairs. C’est là  qu’il entend  faire naître  une haine dont on a déjà trop dit qu’elle n’est que l’envers de l’amour …Il a en fin de compte assigné une autre fonction à l’écriture. Celle, non pas de conforter, mais de désespérer et d’irriter à tout prix. Pourquoi ? »

 

Si la réponse à cette question ne saurait se trouver ailleurs, - et encore ! - que dans la trentaine d’ouvrages aux genres divers  que nous a laissée  cet « effroyable Monsieur Naipaul »,  demeurera, toujours, le concernant, une énigme.

« Le monde est ce qu’il est » disait-il. Naipaul restera, pour moi, celui qui l’a regardé avec les yeux d’un amant blessé…

 

             « V.S Naipaul  ou la déception d’un amant blessé », Serghe Kéclard, Août, 2018

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