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Dépendance, indépendance, interdépendance

X/ CENTRE STATIQUE ET CENTRE DYNAMIQUE : NEO-COLONIALISME ET CHOIX DE DECOLONISATION POUR LA MARTINIQUE.

par Jean Bernabé

Les consultations des 10 et 24 janvier 2010 ainsi que les votes aux élections régionales des 14 et 21 mars 2010 sont, entre autres choses, des objectivement votes anti-indépendantistes, même si la notion d’indépendance n’est apparue que d’une façon subliminale très habilement instillée par qui de droit dans les termes des deux consultations sus-indiquées, puis dans la campagne des régionales. Paradoxalement, les derniers votes ayant évacué pour un temps l’indépendance (« spectre » hideux et terrifiant pour certains, espoir pour d’autres), tout se passe désormais comme si la notion d’indépendance était devenue obsolète. Du coup, la Martinique ressortissant à un Etat indépendant, la France, bénéficie de cette indépendance, comme si elle lui était propre. Cela se résume de la façon suivante : une composante d’un pays indépendant ne peut qu’être indépendante. En d’autres termes, la question de l’indépendance apparaît comme une question réglée une fois pour toutes. C’est une manière, parmi d’autres, de voir la réalité. Il n’empêche, le départementalisme (quels que soient les oripeaux sous lesquels il se présente) est le véritable vainqueur – tout au moins, jusqu’à un terme difficile à prévoir – de cette double consultation.

C’est dans le cadre des représentations issues de cette victoire-là que je situe mon propos sur ce que je considère comme le caractère néocolonial de la Martinique. Dans la période qui s’ouvre, les indépendantistes ont le choix entre deux voies : ou bien le maintien de la ligne indépendantiste de rupture (immédiate ou à terme) d’avec la France, ou bien l’accomplissement intégral de la décolonisation-intégration.

- dans le premier cas, celui de la rupture, les indépendantistes se trouveraient ramenés quelques décennies en arrière, en position d’opposants systématiques, prônant vraisemblablement un retour à la participation minimale « aux instances politiques dépendant de la France ». Je ne sais pas si une telle position serait tenable et si ce retour dans un passé de luttes reconnues comme contraires aux aspirations majoritaires actuelles des Martiniquais, ne condamnerait pas inévitablement l’indépendantisme à un destin non seulement minoritaire, mais encore groupusculaire. Je veux parler de cette culture groupusculaire, dont porte héroïquement témoignage le PKLS, seul parti politique indépendantiste qui soit explicitement irrédentiste. Un tel positionnement idéologique et stratégique semble bien difficile à assumer par une mouvance politique qui a, sous forme de coalition, géré la Région pendant douze années.

- dans le second cas, les indépendantistes seraient obligés de changer leur conception de la décolonisation et de trouver les voies et moyens intellectuels et politiques d’une décolonisation-intégration, à supposer que cela ne constitue pas une impasse. Dès lors, au prix d’une révision idéologique plus ou moins déchirante, les indépendantistes partiraient sur la même ligne de départ que les autonomistes PPM (Parti Progressiste Martiniquais), sauf que leur passé militant et leur capital révolutionnaire les rendraient plus combatifs pour que cette décolonisation aille jusqu’à son terme. Si du moins la chose s’avèrait politiquement possible ! Il y a de fortes chances pour que leur combat soit d’emblée en synergie avec le RDM (Rassemblement Démocratique Martiniquais) et le PCM (Parti Communiste martiniquais), ce dernier ayant une longue tradition de luttes ouvrières. Une chose est sûre, en plus d’une nécessaire démarche d’autocritique, il y faudrait beaucoup d’imagination et de créativité tout autant que d’énergie et de courage ! Pour ce qui est des anticolonialistes internationalistes (Combat Ouvrier et le Groupe Révolution Socialiste), la dimension sociale restant prioritaire, la révision idéologique ne connaîtrait pas les mêmes enjeux que pour les nationalistes pur jus. Mais cela ne se ferait pas non plus sans causer également des remises en cause stratégiques.

Le président Sarkozy, en accueillant le score « tsunamique » des NON-OUI comme une « grande marque d’amour » des Martiniquais envers la France, a du même coup sifflé la fin de partie statutaire. Il est donc permis de penser que la fameuse « troisième voie » prônée par le PPM, comme argument de campagne contre l’article 74 (déjà peu utilisé dans celle du 73 et quasiment inexistante dans celles des régionales) pourrait de ce fait assez vite aboutir à une véritable impasse, si ce n’est déjà le cas, puisqu’il semble hors de question que la constitution française soit modifiée pour les seuls Martiniquais, afin qu’y soit introduite leur statut spécifique d’autonomie. Et puis n’ont-ils pas déjà donné assez de preuves d’amour envers la mère-patrie pour que cette dernière se croie tenue de céder à ce qui peut apparaître comme une caprice égocentrique (l’Ego n’étant autre que la mouvance politique qui a envisagé cette demande) ?

Compte tenu des brumes qui s’amassent à l’horizon, si d’aventure, adoptant le second terme de l’alternative décolonisatrice, les indépendantistes décidaient de s’investir (pour des raisons tactiques ou non, mais c’est à eux qu’il appartient de le dire explicitement) dans le pari, à première vue difficilement tenable de la décolonisation-intégration. Si d’aventure il le gagnait, ce qui supposerait que soient surmontés tous les obstacles s’opposant à un processus d’intégration authentique, cela signifierait que ce serait eux (éventuellement alliés au RDM ou au PCM) les véritables autonomistes et que, du coup, les autonomistes de la mouvance PPM, par exemple, seraient devenus des départementalistes, au même titre que ceux avec lesquels leurs votes (NON-OUI) se sont confondus les 10 et 24 janvier 2010. Dès lors, qui oserait nier que l’Histoire soit pleine d’imprévisibles chausse-trappes et d’effets boomerang ? Mais tout cela n’est que conjecture, car il n’y a aucune raison que le PPM rompe d’avec le mot d’ordre fondateur de son existence et ne continue pas à affirmer une volonté autonomiste dont le reniement amènerait Aimé Césaire à se retourner dans sa tombe.

Est-il donc impossible que, dans une conjoncture politique différente, le PPM parvienne un jour à faire alliance avec tous les autres partis lancés dans la bataille de l’autonomie pour un combat unifié en vue d’une plus grande maîtrise de notre destin, comme peuple et comme nation, fût-ce au sein de la nation française ? C’est-à-dire pour un certain choix de décolonisation effective de la Martinique. Quand donc les compétitions entre hommes politiques, nullement propres à notre pays, pourront-elles laisser ouverte pareille perspective ? Cela dit, peut-on imaginer que les indépendantistes adeptes de la rupture soient en mesure de transformer leur logiciel, pour afficher une décolonisation par intégration, ce qui pourtant correspond à leur pratique gestionnaire, pour laquelle ils n’ont pas eu d’autre choix que de s’inscrire dans le seul cadre qui ait été offert à leur prise de responsabilités. Les enjeux d’une véritable décolonisation réclament précisément une démarche politique militante qui aille bien au-delà de la gestion des collectivités, quelles qu’en soient la nature et le statut et ce, afin de faire en sorte qu’une place soit aménagée dans le logiciel de la république française en vue de l’achèvement de la décolonisation de la Martinique dans ses diverses dimensions sociales, économiques, culturelles et internationales. Si la voie de l’intégration authentique n’est pas suivie, si celle du séparatisme continue à rencontrer une opposition majoritaire au sein de la population, parce qu’insatisfaite de l’absence de solution apportée à sezs souffrances, il est à craindre que la Martinique ne soit promise à une véritable désintégration.

Il est encore trop tôt pour savoir si désormais la voie majeure de l’indépendantisme cherchera ou non à s’infléchir de nouveau vers l’irrédentisme, sur le mode du PKLS, ce qui la conduirait vers une « portoricanisation » de son tracé ? On le voit donc : il y a matière à intense réflexion quant aux diverses stratégies censées conduire le peuple martiniquais à un épanouissement optimal, étant entendu qu’aucun pays dans l’histoire n’a, de mémoire de peuple, encore accédé au paradis sur terre ! Nul doute qu’une terrible double contrainte ne pèse sur le mouvement indépendantiste, pour lequel l’autonomisme était naguère encore pure tactique et qui pourrait se retrouver ou bien à ne plus être audible ou bien à faire le choix déchirant (ou alors pragmatique) d’un autonomisme affiché.

Tout cela étant dit, la seule hypothèse qui n’ait pas, à ma connaissance, fait l’objet d’un investissement idéologique et stratégique est celle de l’indépendance-association (sur un modèle plus ou moins proche, par exemple, de celui du Porto-Rico actuel). Cela se comprend aisément : pour parvenir à s’associer avec un pays du calibre la France, la Martinique aurait besoin de bénéficier d’un poids géopolitique et économique qu’elle n’a pas. (Pas encore !?). Gardons nous de toute mégalomanie, mais gardons néanmoins confiance en la grandeur possible de ce pays, je veux dire en sa capacité non seulement à résoudre les plus brûlants de ses problèmes mais encore à faire d’accéder son peuple à une certaine conscience de soi et à la volonté de participer de façon collective au façonnement de son destin, dont pas plus que les nations les plus puissantes, il ne possède toutes les clés !

Pour en revenir à la problématique du centre et à son intérêt pour mon analyse à vocation politologique (fût-elle sauvage) de la réalité martiniquaise : il n’apparaîtra clairement que la Martinique est en train de développer un jeu politique autonome (pas forcément relié, je le répète, au seul cadre statutaire de l’autonomie, telle qu’elle est actuellement revendiquée) que le jour et seulement le jour où la ligne imaginaire d’appréciation de l’éventail des positionnements des différents partis pourra passer, au sein des représentations citoyennes, par ce que j’ai appelé le centre statique. Le jour et seulement donc le jour où, avec ou sans projection locale de la vie politique française, se dessinera de façon spontanée dans notre pays un spectre politique univoque et qui se justifie, en dernière analyse, par sa propre cohérence. Comme quoi, même correspondant à une représentation faussée de la réalité politique, la notion de centre statique demeure une réalité significative pertinente, dans la mesure où elle peut servir d’indicateur de l’autonomie du jeu politique dans un pays donné. On aura compris qu’au-delà de notre hypothèse du centre comme instrument (actuellement vacant) de lisibilité du paysage politique martiniquais, il apparaît, redisons-le, que le centre statique relève de la représentation et du discours tandis que le centre dynamique renvoie à la réalité objective des forces politiques. En d’autres termes, ce qui, en définitive compte, ce ne sont non pas les positionnements dont se réclament les individus ou les partis, mais bien les actions politiques qu’ils engagent pour concrétiser et, par voie de conséquence, légitimer leurs annonces politiques.

Il semble par ailleurs évident que la dissociation relative des revendications sociales et des luttes proprement nationalistes militent en faveur du brouillage du spectre politique. On peut penser que la résorption des différences et divergences en matière d’objectifs militants ne pourra que favoriser le passage à une cartographie, certes faussée parce que statique, de la vie politique martiniquaise, mais en définitive indispensable à l’émergence d’une représentation populaire unifiée et intersubjective. C’est là, me semble-t-il, une des conditions pour que, dans un régime de partis, un groupe humain fasse peuple. L’assomption accomplie de l’idée de nation – indispensable, selon moi – est à ce prix. Indispensable, parce que tant que les Martiniquais ne pourront pas avoir d’eux-mêmes une représentation de quelque niveau de transcendance qu’elle se réclame, cette représentation fût-elle inscrite dans un cadre plus vaste (Caraïbe, France, Europe ou Amérique, Monde), ils sont condamnés à rester collectivement voués à un individualisme délétère.

Qu’on se le dise : la conscience nationale n’est, en soi, jamais suffisante, d’autant qu’elle peut à tout instant dériver vers un nationalisme xénophobe, de toute manière déjà à l’œuvre même hors de toute conscience nationale assumée. En témoignent éloquemment l’attitude et le comportement qui, chez nous, prévalent contre Haïtiens et autres Dominicains. À dire le vrai, le combat pour la justice sociale s’avère lui aussi indispensable. Il ne pourra cependant pas devenir véritablement productif tant que les fondamentaux d’une république exigeante ne seront pas établis, innervant efficacement la pensée, la morale et l’action citoyennes. Ni dans l’Hexagone, ni a fortiori, à la Martinique, les choses ne changeront notoirement tant que la République ne sera pas restituée à sa vocation fondamentale et originelle. En ce sens, l’essai de François BAYROU (1) – dont je redis que sa lecture m’a favorablement surpris – plus que d’être médité, doit absolument être mis en scène. Il n’est pas du tout sûr (c’est une litote !), que l’auteur de cet essai, malgré sa stature unanimement reconnue d’homme d’Etat, accède au pouvoir, compte tenu de la configuration qui semble se dessiner dans la perspective de 2012. Son espace potentiel est singulièrement entamé par les stratégies présidentialistes du Nouveau Centre, l’esquisse d’affirmation des villepinistes, le mouvement de redressement des socialistes et l’ancrage plus que jamais à gauche de la grande majorité des écologistes.

Le futur président de la République française, quel qu’il soit, n’arrivera à rien tant qu’il n’aura pas assaini de fond en comble les pratiques prétendues républicaines, dont le dépassement positif implique une refonte sérieuse de la constitution. Un programme présidentiel reposant fondamentalement sur cette idée n’est certes pas suffisant, il s’en faut de beaucoup, pour assurer la victoire. Mais si l’idée d’une VIème République ne devait pas reposer pas sur le socle éthique que je viens d’indiquer, elle n’aurait qu’un simple effet d’annonce, de nature purement politicienne. Ceux qui auront compris cela s’assureront une certaine précellence.

Dès lors une question peut se posera à nous à plus ou moins court terme, avant les élections présidentielles de 2012 : pourquoi et en quoi les Martiniquais devraient-ils participer à ce combat-là ? Vastes et insondables questions, au jour d’aujourd’hui. Mais, le moment venu, tous les progressistes seront sommés d’y répondre sans détour ! Il y a des chances pour que les partis étiquetés autonomistes s’inscrivent dans ce combat, de niveau national. On peut douter que les départementalistes s’y engagent avec enthousiasme, convaincus qu’ils sont qu’une république plus au service du peuple est l’auxiliaire d’une révolution sociale et, par voie de conséquence, se fait fourrière du désastre. Restera à savoir si les actuels indépendantistes partisans du OUI-OUI aux dernières consultations des 10 et 24 janvier 2010 s’estimeront interpellés par cette nécessité de redonner sa vraie valeur à la république, une république qui, par le passé a été aussi bien capable d’abolir l’esclavage que de couvrir des faits de colonialisme. L’attitude, à cet égard, des indépendantistes sera un indice, parmi d’autres, de leur orientation en vue de l’indispensable décolonisation de la Martinique. Reste à savoir ce qui de l’indépendance à obtenir ou de la décolonisation à parachever sera privilégié par eux. Si, d’une part, la décolonisation par achèvement de l’intégration s’avérait impraticable, par manque d’imagination ou pour des raisons structurelles, et si, d’autre part, le séparatisme se trouvait bloqué, la situation serait véritablement désespérante. Celle d’un non lieu, d’un non-être. La Martinique continuerait à subir les effets déstructurants d’une francité mal assumée, d’une caribéanité impossible à vivre, bref d’une identité largement fantasmatique. Dès lors, comment parvenir à un véritable développement social et économique intégré, chose qui, au-delà de toutes les idéologies et toutes les stratégies, constitue l’objectif final de toute action politique qui se voudrait humaniste ?

(1) Abus de pouvoir, Editions PLON, 264 p., 2009

Commentaires

shaka_zulu1 | 14/04/2010 - 20:21 :
L'indépendance-association version Porto Rico avait parait-il été proposée pour la Guadeloupe lors des négociations secrètes entre Luc Reinette et le gouvernement socialiste français de l'époque mais l'affaire a été ébruité c'est pourquoi le projet avait capoté! C'est vrai que c'est une voie qui mériterait d'être approfondie dans les trois dernières colonies d'Amériques que sont la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane. Je pense que tout le monde aurait à y gagné, la France, ce qui lui éviterait une sorte de Françafrique version Caraïbe et nous qui constitueront un peuple une nation, un Etat dans l'Etat. C'est ce qui a d'ailleurs été préconisé à la Kanaky par certains politiciens. Mais le gros problème reste le même c'est-à-dire convaincre nos peuples respectifs!

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