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La Martinique après le débat sur les articles 73-74 : état de lieux

X. LE PROFIL LINGUISTIQUE ET SOCIOLINGUISTIQUE DU CREOLE ET LES ENJEUX DE SON INTRODUCTION A L’ECOLE.

par Jean Bernabé, professeur émérite des universités

{Mon précédent article présentait une série étymologique autour du terme créole} « lolo »{ (désignant à l’origine le lait maternel). Je dispose d’une kyrielle d’autres que je me fais un devoir de présenter ultérieurement dans un cadre plus approprié. Pareille démonstration ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur les modalités, les perspectives et les enjeux de l’introduction du créole dans l’Ecole dite républicaine. On ne peut pas prendre conscience des potentialités du créole sans se soucier de les inscrire dans une dynamique créative dont l’Ecole pourrait être la garante, à l’indispensable condition de mesurer les réalités auxquelles sa vocation la confronte en matière de prise en compte des langues créoles, singulièrement celles qui sont dites à base lexicale française.}

Un bref rappel : outre la Martinique, d’autres territoires ont un créole dit à base lexicale française : la Dominique, la Guadeloupe, la Guyane, Haïti, pour la zone américano-caraïbe et Maurice, la Réunion et les Seychelles, pour ce qui est de l’Océan Indien. Ces créoles-là sont encore vivaces, contrairement à ceux, moribonds, voire morts dans certains cas, de Louisiane, de Trinidad, de Grenade et les Grenadines. Les langues, comme les civilisations, sont mortelles. Cela ne nous empêche pas, tant qu’elles sont vivantes, d’en faire un usage optimal à travers la gestion la plus adéquate possible.

Il serait pernicieux de traiter chacune des ces langues en la coupant des autres, c'est-à-dire en ignorant la {{diversité inter-créole}} (c'est-à-dire entre les différents dialectes dont l’ensemble constitue l’espace linguistique créole). Le mot dialecte, qui a souvent un emploi péjoratif, doit être pris ici dans son sens objectif et descriptif, celui qui sert à désigner une variété particulière d’une langue donnée, sans aucune notion hiérarchique. Il serait tout aussi nocif, au sein d’un même dialecte créole, de négliger les différentes variantes d’un même mot au profit de celui qui correspond à sa propre pratique. Agir de cette façon exclusive, c’est ouvrir la voie à une éventuelle normalisation autoritaire et dévastatrice, dont les effets ne peuvent que refléter le seul point de vue de ceux qui ont le pouvoir d’exercer une action normalisatrice. En d’autres termes, à côté d’une diversité{{ inter-créole}}, il faut aussi respecter une diversité {{intra-créole}}, c'est-à-dire à l’intérieur d’un même créole. Mais tout cela n’est pas suffisant. Il convient aussi tenir compte de la coexistence, dans un même espace, du créole et du français. Une approche comparative ou, mieux encore, {{contrastive}} de ces deux langues s’impose donc. Il s’agit de mettre en évidence ressemblances et différences à tous les niveaux d’organisation des deux langues. Cette approche devrait même englober, dans une deuxième étape, l’anglais et l’espagnol, nos indispensables langues étrangères caribéennes.

{{La diversité inter-créole}}

En martiniquais, le terme désignant la luciole est {bètafé} (mot à mot : bête à feu). À se borner au seul martiniquais, on se prive de découvrir un lien très fécond existant entre plusieurs autres créoles. En effet, pour désigner ce petit insecte, nous avons {klendenden} (en guadeloupéen) et {zoukouyanyan} (en guyanais). On ne voit pas de prime abord le rapport existant entre ces deux derniers mots. Dans la langue africaine ewe, cet insecte nocturne est désigné sous la forme {zò klen gnengnen}, c'est-à-dire, mot à mot : le feu ({zò}) qui brille ({klen}) en clignotant ({gnengnen}). N’est-ce pas la pure définition de la luciole, qui brille par éclipses dans l’obscurité ? Cette information m’a été confirmée par mon vieil ami Max Dufrénot, camarade de chambrée à l’internat du lycée Schoelcher, grand connaisseur de l’Afrique et qui m’a somptueusement reçu dans sa famille, en 1975, au Togo. À quelques transformations phonétiques près, on découvre l’origine du guyanais {zoukouyanyan}. Mais également du guadeloupéen {soukougnan}, cet être surnaturel constitué d’une boule de feu éclairant la nuit. Dans ce cas, le {soukougnan} serait un être de la nuit (nocturne). Chose intéressante, à partir de ce périple entre les créoles, on débouche sur les mots du martiniquais : {klenklen} (objet brillant, clinquant), {zouzounklérant} (babiole brillante).

Notons donc l’existence alors une racine «{ kl} », qui semble universelle puisqu’elle a le même sens en ewe, langue africaine ainsi que dans les langues indo-europénnes. En effet, en liaison avec le latin {clarus} (signifiant ce qui brille) nous avons en français les mots : {clair, clarté, clinquant}. En créole, langue afro-romane pour la majorité de son lexique, nous avons : {klè} (clair), {kléré} (éclairer), {klèsi} (éclaircir), kliyen (cligner). On trouve aussi cette racine sous la forme inversée « lk » (inversion qui fait penser au verlan) dans le latin {lux} (lumière), qui se prononce « luks » (avec {l + k}). Comme quoi ouvrir chaque créole aux autres langues nous permet d’approfondir notre imaginaire linguistique et nous révèle des réalités non pas étroitement martiniquaises, mais ouvertes sur notre condition universelle d’Homo Sapiens.

{{La diversité intra-créole}}

Le créole, n’étant pas normalisé, connaît beaucoup de variantes. Soit le mot martiniquais {welto}. Il a deux autres variantes : {relto, wolto}. Il importe donc de ne pas éliminer (ce que font pratiquement tous les dictionnaires) les formes qui ne correspondent pas à l’usage personnel de l’auteur. Ainsi, l’emploi, même rare, de {wolto}, est très précieux. Il permet de comprendre que ce mot, issu du terme {wol} (du français « rôle ») est le noyau de cette série. On retrouve ce terme dans l’expression « {fè wol} », qui signifie « affecter une posture ». On comprend alors pourquoi ce terme (dont la forme la plus courante est {welto}) signifie ruse, tactique, posture mise en œuvre pour atteindre des fins personnelles. Sans la variante {wolto}, on ne parvient pas à expliquer la formation du nom en question. Resterait à expliquer la valeur du suffixe –to, puisque, en martiniquais, on le retrouve aussi dans un adjectif comme {zoto} (dans {tet zoto}, par exemple).

L’expression {tet zoto} est un terme péjoratif désignant une femme ayant les cheveux courts et crépus, comme si elle n’avait que les « os du crâne » ({zo} signifiant « os ») et non pas une « belle » et longue chevelure ondoyante de femme blanche. On n’est d’ailleurs pas loin du haïtien {zotobré}, désignant une personne importante, une sorte de « gros os » (avec deux suffixes : -{to} et -{bré}).

Ce suffixe {-to} on le retrouve aussi, associé au suffixe {-bral} dans l’adjectif guadeloupéen {zotobral} (signifiant « vertébral »), utilisé dans l’expression {kolonn zotobral} (colonne vertébrale). Encore une démarche créative, à partir du français « vertébral » ! Citons aussi la formation de l’adjectif {zoko} (à partir du même mot {zo}, signifiant « os ») avec, cette fois un autre suffixe, le suffixe {-ko}). Ce terme est utilisé pour désigner un balai fabriqué avec des végétaux et qui est pour ainsi dire usé jusqu’à l’os, précisément. On parle aussi bien d’un {balié zo} (fr : mot à mot : balai-os) que d’un {balié zoko} (mot à mot : balai osseux). Il s’agit d’une sorte de manche terminé par un moignon.

Sans vouloir prolonger outre mesure une analyse peut-être trop complexe pour plus d’un, je soumets à la curiosité de tous les mots qui en créole correspondent au français « arrogant ». Qui ne connaît la merveilleuse et entraînante chanson de l’inoubliable Max Ransay (encore un de mes condisciples à l’internat du lycée Schoelcher), celle qui comporte un refrain : « {ou awogan, ou awogan} » (français : tu es arrogant, tu es arrogant) ? Cela ne doit pas nous faire ignorer l’emploi très minoritaire du terme {wototo} (avec sa variante {hototo}). Comme Maurice Alcindor dans la chanson {Eti Ta Ou} : « Lè misié Wototo riviré de Paris ». Il est formé de {woto} (qui renvoie à{ wotè}) et du suffixe {-to}. La notion de hauteur qu’on trouve dans {wotè} (avec sa variante {hotè}) est liée à l’arrogance, à la hautaineté. On dit d’ailleurs d’une personne « {wototo} » : « {i pa ka pran wotè dot moun} » (mot à mot : elle ne prend pas la hauteur des autres). Si {wototo} est linguistiquement plus créatif, en revanche, {awogan} est mélodiquement plus approprié au contexte de cette magnifique chanson. La musique est fondée sur l’harmonie des sonorités et se moque bien du caractère linguistiquement créatif ou non des mots. Comme quoi ce serait faire montre de terrorisme intellectuel que de stigmatiser les choix lexicaux d’un artiste et de lui dicter quels mots il doit ou non employer.

D’ailleurs, combien de chansons de Saint-Pierre, restituées par Leona Gabriel, résonnent de leur éclat magique à nos oreilles. Elles utilisent pourtant un créole assez francisé. Comme quoi, l’émotion esthétique échappe aux a priori et aux diktats lexicaux des linguistes prétendus ou avérés !

Tout cela étant dit, il n’empêche que le combat pour la créativité lexicale créole n’est pas chose vaine. Encore un autre exemple : le terme {kolokoto} (désignant une personne rigide et austère) utilise le suffixe{ -to} accolé à un élément issu de la transformation du français « {collet monté} ». Pour être bref, on retiendra en fin de compte que le suffixe {–to} forme des noms et des adjectifs et que se priver, par ignorance, de la dynamique d’un tel élément conduit tout naturellement à la pratique de {{parasitage }}du français, en lieu et place d’une véritable{{ créativité lexicale}}.

L’exemple guadeloupéen précédent{ kolonn zotobral} (d’un emploi très rare, il faut bien l’admettre) est tout le contraire d’un parasitage. La forme issue du parasitage est {kolonn vètébral}, expression la plus couramment employée et qui, en fait résulte de simples modifications phonétiques réalisés à partir de l’expression française colonne vertébrale. Ces transformations tout à fait stéréotypées sont des alibis fallacieux, car modifier les sons du français ne suffit pas à produire un vocabulaire créole créatif. Ce n’est donc là qu’illusion. Illusion insidieuse, renforcée par la nature même du système d’écriture du créole. Fondé sur une {{base phonétique}}, ce système produit, on le sait, un résultat fort différent de la graphie française. Du coup, le fait d’écrire {kolonn vètébral} (écriture phonétique) au lieu de colonne vètébrale (expression créole écrite, cette fois, « à la française », autrement dite {{étymologique}}) peut donner une impression fausse d’autonomie du créole. Pourquoi ? Tout simplement en raison de la déviance de la notation graphique par rapport au français. Mais l’écriture n’est pas la langue, ce n’est qu’une représentation de la langue ! Comme quoi l’écriture phonétique (un son = une lettre et toujours la même), tout en étant incontournable, peut amener les créolophones à avoir une vision faussée de la langue. La lucidité constitue, en l’occurrence, une qualité majeure pour le créolophone, trop facilement assailli par des illusions et autres fantasmes. J’aborderai ultérieurement l’importante question de la graphie créole.

{{La relation contrastive créole-français}}

Un des motifs allégués pour le maintien du créole hors de la sphère familiale, puis de l’espace scolaire est qu’il empêche de parler correctement le français. Ne pourrait-on pas tenir l’argumentation inverse en disant que parler français empêche de parler un créole authentique, si tant est qu’on puisse clairement distinguer un créole authentique ? Ces deux positions sont pertinentes, aussi longtemps qu’aucune mesure n’est prise pour assurer au locuteur la capacité de distinguer les deux langues tout en les situant dans un cadre commun. Tel est l’objectif de la grammaire contrastive.

La démarche contrastive s’avère donc une nécessité pédagogique de premier plan. Que l’actuel recteur de la Martinique, le Professeur André Siganos, l’ait compris est une chance. Mettre en œuvre une telle réforme de l’enseignement de nos deux langues légitimes ne sera cependant pas « {tiré chez bò tab} ». Cela dit, même difficile, cette orientation doit être poursuivie avec les moyens scientifiques et didactiques les plus adéquats. C’est un gage de succès. Tout échec ne peut qu’obérer l’intégration optimale du créole, langue jeune et dévalorisée, dans le système scolaire et, par voie de conséquence, aboutir à une amputation culturelle. Le contraire même de l’épanouissement auquel prétend l’Ecole ! Les enjeux ne sont donc pas minces.

Prochain article :

La Martinique après le débat sur les articles 73-74 : état de lieux
11. Balises et perspectives pour la scolarisation d’une langue encore jeune et dévalorisée.

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