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Chronique

Le défi de décoloniser l’éducation donnée aux Autochtones

Alexis Wawanoloath
Le défi de décoloniser l’éducation donnée aux Autochtones

Il y a quelques années, j’ai été étonné d’apprendre qu’une enfant d’Odanak avait eu une retenue à l’école. Cette écolière disciplinée et ayant d’excellentes notes a été punie pour un comportement prétendument inapproprié en classe. Ma surprise s’est transformée en fierté lorsque j’ai été informé que l'enfant avait subi la punition parce qu'elle avait entamé une petite danse pendant un cours d’histoire : une petite « gigue », car elle en avait marre d'entendre seulement l’histoire des Québécois et rien sur celle des Abénakis.

À Odanak, nous n’avons plus d’école depuis 1961. Par conséquent, le conseil de bande des Abénakis d’Odanak se voit facturer une somme de 7000 $ par jeune pour envoyer ses enfants dans les écoles voisines de la commission scolaire de la Riveraine. Ironie de l’histoire, les plus jeunes de nos enfants fréquentent l’école Maurault à Pierreville. L’abbé Joseph Anselme Maurault est, pour les Pierrevillois, le fondateur de leur municipalité, mais pour de nombreux Abénakis, il est celui qui nous a volé nos terres pour fonder sa propre paroisse lors du deuxième grand dépeçage du territoire d’Odanak.

Mon passage dans le système d’éducation québécois

Pour ma part, mes études élémentaires et secondaires ont été faites dans des écoles de Val-d’Or, de Pierreville et de Montréal, qui ne se souciaient guère de parler de la présence et de la contribution des Autochtones à la société québécoise. J’ai eu la chance d’avoir de bonnes professeures qui ont vu au-delà des stéréotypes visant l’Autochtone, l’être humain en m’encourageant dans mon parcours.

J’ai malheureusement affronté des situations qui m’ont amené à douter des motivations des profs ou des membres de la direction de l’établissement dans leurs interactions avec moi. Plus je vieillissais, plus je me demandais si le fait que je sois autochtone avait une influence sur la façon dont on me considérait. Les microagressions que je subissais m’ont amené à douter de moi et se sont transformées en une méfiance envers les institutions et la société. Le lien de confiance qui devait exister entre les institutions sociétales et moi était fragilisé, voire rompu.

Ces microagressions étaient des manifestations de préjugés par les personnes en autorité, préjugés motivés par mes origines autochtones. Ce fut un lourd fardeau à porter pour l’adolescent que j’étais.

Aujourd’hui, je me suis fait une carapace pour faire face à ce racisme qu’on appelle ordinaire. Un racisme vicieux, car, pour la personne qui en est la cible, ce type de racisme passe pratiquement inaperçu tellement il fait partie de « l'ordinaire » de son quotidien. Une telle situation permet à l’oppresseur de maintenir son oppression en limitant indûment sa responsabilité.

En d’autres termes, il s’agit d’une forme de racisme marqué par la banalité. Comme il faut bien vivre, on se fait des carapaces. Ça a été le cas pour moi, comme pour bien d’autres Autochtones et personnes racisées. Vous comprendrez que vivre avec ce poids n’est pas de tout repos et que, par la force des choses, nous devenons experts en stratégies de survie dans un monde qui n’est nullement égalitaire.

L’ouverture au monde : de l’importance de la décolonisation

Mon éducation n’avait pas seulement comme source le système scolaire. Mes parents, mes tantes, mes oncles et mes grands-parents abénakis et québécois m’ont transmis une culture et des valeurs dont les fondements sont ancestraux.

Il en va de même pour ceux qui m’ont offert un soutien indéfectible en m’ouvrant à de nouvelles réalités. Je pense ici à Édith Cloutier du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or (CAAVD) qui fut mon employeur et une mentore. Elle m’a permis de comprendre la situation de colonisés dans laquelle les Autochtones sont confinés aux yeux des membres de la majorité et de l’urgence de penser à décoloniser ma pensée afin de mieux comprendre les réalités auxquels sont confinés les miens.

Le réseau des centres d’amitié offre toute une gamme de service aux jeunes : service de garde, service à l’aide aux devoirs en passant par les camps d’été. Ce faisant, ces initiatives contribuent à réaffirmer l’identité des enfants anishnabek (algonquins), des Eeyou (Cris) et des nations autochtones. Ainsi, c’est lors de ces camps d’été que j’ai pu développer un sentiment d’appartenance à la communauté autochtone avec d’autres Autochtones de milieu urbain qui, comme mon frère et moi, étaient les seuls Autochtones à notre école élémentaire à Val-d’Or.

Apprendre en observant ou apprendre sur le terrain

Comme Autochtone, la majeure partie de mon éducation en science politique a été acquise alors que je siégeais à plus de huit conseils décisionnels. Ainsi, j’ai siégé à la table des chefs de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), au Forum jeunesse de l’Abitibi-Témiscamingue et au conseil d’administration de la National Association of Friendship Centre. Ces expériences, je les ai acquises grâce à Mme Cloutier qui a vu mon potentiel. Elle a pavé le chemin qui m’a mené, trois ans plus tard, à l’Assemblée nationale du Québec comme représentant de ma circonscription.

 

Les effets du colonialisme : destruction des langues autochtones

Les Québécois ne peuvent nier que le combat pour leur langue en est un identitaire. Ils devraient être ainsi les premiers à soutenir le combat pour les langues autochtones.

On comprend que toute atteinte aux langues comporte une charge émotive importante. Le colonialisme a effacé un grand nombre de langues autochtones avec des conséquences dévastatrices sur l'identité des communautés.

J’ai souvent pleuré en entendant des amis anishnabek, eeyou, atikamekw et innus parler leur langue. Le sentiment qui m’habitait est le même que celui exprimé dans la chanson Mommy de Pauline Julien : « Oh mommy, tell me why it's too late, too late, much too late ».

Alors qu’il s’agissait de question systémique, l’adolescent que j’étais en a voulu à son arrière-grand-mère, qui était la dernière à parler l’abénakis dans notre famille. Je lui en voulais de ne pas l’avoir transmis à ma grand-mère et à ma mère.

Dans les derniers jours de sa vie, mon arrière-grand-mère ne parlait qu’en abénakis et personne ne la comprenait. Vous saisissez qu’en plus du deuil, nous avons vécu un drame devant lequel nous étions impuissants.

Ce génocide, que certains ont qualifié de culturel, a toujours cours. Dans plusieurs communautés, les jeunes adolescents qui ne parlent que français ou anglais ne peuvent communiquer avec leurs grands-parents qui ne parlent qu’une langue autochtone. Doit-on s’en étonner quand on sait que les écoles des Premières Nations sont systématiquement sous-financées? Selon l’ancien premier ministre Paul Martin, l’écart de financement est de 30 à 50 % de moins par enfant autochtone comparativement aux écoles fréquentées par les enfants issus du groupe majoritaire.

Un peu d’espoir

Comme dans les autres domaines, plusieurs initiatives d’adaptation des services aux Autochtones sont mises de l’avant dans des écoles élémentaires, secondaires et postsecondaires de la part des d’établissements québécois et autochtones. C’est le cas de l’établissement Kiuna d’Odanak qui offre une formation collégiale adaptée aux Autochtones.

Cependant, comme le rappelait le rapport Viens, ce sont souvent des projets pilotes qui n’ont pas de pérennité. Dans les écoles québécoises, ces démarches doivent être faites en profondeur, de manière durable, et les réflexions doivent être holistiques, dans le sens qu’elles doivent tenir compte de la singularité des personnes et du lien particulier qu'elles entretiennent avec leur monde. En ce sens, ce qui est fait par l’organisme Mikana, qui travaille avec le Collège Ahuntsic pour décoloniser ce cégep, doit être salué. Il est souhaitable que le plus grand nombre d’établissements d’enseignement adopte une telle attitude.

Une piste de solution

Pour décoloniser nos écoles, le premier geste devrait être un financement approprié. Tous les enfants devraient avoir comme droit fondamental d’avoir une éducation de qualité, comme le mentionne la Convention relative aux droits de l’enfant. Pour ce qui est de la survie de nos langues, bien que le gouvernement fédéral ait adopté une loi à ce sujet, il faudra l’appliquer rapidement, étant donné que des langues autochtones disparaissent tous les ans. 

 

Alexis Wawanoloath

Commentaires

Vincent Lalonde | 14/12/2019 - 22:59 :
Une reconnaissance réelle des Premières Nations, et non pas une mascarade politique comme actuellement, devrait être une priorité sociétale. Il est important de mentionner qu'au Canada les Premières Nations sont sous la juridiction fédérale. Voici un document complémentaire: https://sites.google.com/site/hecpouvoiretpouvoirs/4-le-pouvoir-et-les-pouvoirs-du-canada-contemporain/4-relations-de-pouvoir/3-relations-de-pouvoir-entre-les-autochtones-et-l-etat

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